PÉTROLE ET CONFLITS AU TCHAD : LA « MALÉDICTION DES RESSOURCES NATURELLES » CONFIRMÉE ?

 

Géraud Magrin

 

Le Tchad a semblé confirmer les pronostics les plus pessimistes sur les risques de l’exploitation pétrolière dans les pays pauvres : les conflits qui l’ont ébranlé depuis 2005-2006, coalescents avec la crise du Darfour, auraient, notamment, des causes pétrolières. Les tenants de la « malédiction des ressources naturelles » identifient en effet trois principaux effets négatifs associés à l’arrivée de rentes issues de ressources naturelles (Rosser 2006) : des contre-performances macro-économiques, des problèmes de gouvernance (tendances à l’autoritarisme et à la corruption) et des conflits (autour de la captation et de la redistribution de la rente, qui seraient plus fréquents, plus intenses et plus longs qu’ailleurs). Quand la rente est fournie par le pétrole, ceux-ci se manifestent par des tentatives de sécession ou par une lutte pour le pouvoir central (Le Billon 2005). En utilisant ces grilles de lecture (notamment les entrées par la gouvernance et les conflits), cette communication s’interroge sur la possibilité d’une autre lecture quant aux conséquences de l’exploitation pétrolière au Tchad.

 

1/ Force est de souligner que le Tchad avant l’ère pétrolière était déjà confronté aux difficultés propres aux États en contexte post-ajustement : un État dans lequel les principales fonctions de légitimation – fourniture de biens publics aux populations (santé, éducation, infrastructures, etc.) deviennent l’apanage de la coopération internationale, l’État se concentrant sur ses fonctions de coercition (Magrin, van Vliet 2009). S’y ajoutent, de manière plus spécifique, les divisions profondes héritées d’une longue histoire politique conflictuelle. L’ère pétrolière a ainsi souligné certaines faiblesses de l’État tchadien (capacités limitées de mise en œuvre des projets, corruption, autoritarisme), sans que l’on puisse dire qu’elle les a créées. L’État tchadien est-il devenu un « État failli durable » (Soares de Oliveira 2007) ? C'est-à-dire un État failli (coercition sans légitimation) renforcé par les ressources pétrolières et le soutien extérieur associé au statut de producteur de pétrole ? En février 2008, le régime a été tout près de ne pas rester « durable ». Mais surtout, toutes choses égales par ailleurs, la contagion du conflit soudanais a joué un rôle dans les choix réalisés : les impératifs de défense du régime se sont imposés au premier rang des priorités, devant les velléités d’entreprendre des politiques publiques susceptibles de reconstruire une forme de légitimité. À grande échelle, enfin, le projet pétrolier a joué un rôle perturbateur analogue à celui de l’aide humanitaire au Ouaddaï (Bégin-Favre 2008).

 

2/ Le pétrole a-t-il jeté de l’huile sur le feu des conflits tchadiens et tchado-soudanais ? Au Tchad, contre certains pronostics, l’exploitation du pétrole de Doba ne s’est pas accompagnée jusqu’à présent d’un rejet de la vieille fracture Nord / Sud et d’un retour des tentations sécessionnistes méridionales (Magrin 2001). Cette opposition Nord / Sud est aujourd’hui moins structurante que par le passé dans le champ politique national, et les installations pétrolières n’ont jamais été menacées au cours des phases de combat qui se sont succédées. En revanche, il est manifeste que la lutte pour la rente étatique gonflée par les recettes pétrolières a joué un rôle dans ces dernières années troublées : la défection de proches du régime en 2004 fait suite à la décision d’Idriss Déby de modifier la constitution pour se maintenir indéfiniment au pouvoir ; elle trouvera dans la crise du Darfour un terrain porteur. De même, les rentes pétrolières des années 2006-2008, proportionnelles à des cours du baril très élevés, ont permis aux États voisins (Tchad et Soudan) de financer chacun contre l’autre une rébellion, et d’acquérir des armes en grande quantité, comme en a témoigné de façon spectaculaire le défilé de la fête nationale tchadienne du 11 août 2008. Le retournement des cours en 2008 n’est-il pas un des facteurs (parmi beaucoup d’autres) expliquant l’apaisement relatif du conflit en 2009 ?

 

La thèse de la « malédiction » implique cependant un déterminisme qui n’aide pas à penser la complexité des changements à l’œuvre. Or, il nous paraît intéressant d’insister sur les espaces de bifurcation que l’événement pétrolier a pu introduire dans un pays comme le Tchad (van Vliet, Magrin 2009), au-delà de l’échec bien connu du projet tel que l’avait rêvé la Banque mondiale (Pegg 2009). Ceux-ci se lisent dans les espaces d’apprentissage ouverts à la société civile lors de la négociation du projet puis après, dans la formation de quelques centaines de cadres de l’État ou du privé selon les standards de l’économie mondialisée, dans la mise en place de moyens de contrôle et de contre-pouvoirs (le CCSRP), qui ont joué un rôle important malgré leurs limites dans l’émergence d’une revendication de transparence et d’un dialogue entre l’État et la société civile. Ils traduisent aussi les demandes de régulation que les entreprises pétrolières adressent à l’État (règles du jeu claires, respect des contrats, sécurité et légitimité pour opérer…). L’arrivée de recettes pétrolières dans les caisses d’un État tchadien dont toutes les fonctions de légitimation étaient assurées depuis deux décennies par l’aide extérieure crée les conditions d’un choix : il dispose désormais de ressources propres qu’il peut choisir d’investir dans la coercition et la corruption, ou bien dans la reconstruction de ses fonctions de légitimation. L’arrivée d’acteurs pétroliers chinois participe des incertitudes de cette période : si leurs standards environnementaux et sociaux sont a priori moins explicites que ceux d’Exxon, ils partagent les mêmes intérêts en matière de stabilité sociopolitique et de respect des règles du jeu - tout en étant susceptibles de résoudre un des problèmes majeurs du Tchad - l’accès à l’énergie.