LE DARFOUR, ORGANISATIONS INTERNATIONALES ET CRISE RÉGIONALE 2003-2008
Marc Fontrier, Éditions L’Harmattan, collection Bibliothèque Peiresc 308 pages, 29,50 €.
 

Analyse par Guy Michel

 

Ce livre, excessivement dense expose le dernier épisode (2003-2008) de la guerre civile cinquantenaire qui ensanglante le Soudan. La province, maintenant concernée, le Darfour s’étend sur environ 500.000 km2, soit à peu près la surface de la France, pour une population estimée à 6 millions d’habitants.

 

Au fil du déroulement de l’histoire des événements qui marquent le conflit, l’auteur illustre d’innombrables exemples les erreurs des différents acteurs de ce désastre humanitaire : lourdeur des grandes organisations de sécurité collective, égoïsme des États, corruption de nombreux personnages politiques africains, comportement contre productif de certains cercles intellectuels au sein desquels utopie et idéalisme prennent la main sur une analyse rigoureuse des faits :

 

La crise du Darfour surgit en février 2003, après que le processus de paix avec le Sud-Soudan a encouragé ces populations de l’ouest à prendre les armes pour figurer également au festin des partages.

 

Les avions gouvernementaux bombardent villages et villes, les janjawid et l'armée, pillent, brûlent, violent et tuent. En février 2004, à la fin de cette première période de raids des rebelles et de représailles de l’armée soudanaise et de ses séides, les milices tribales (janjawid), le nombre des personnes déplacées au Darfour atteint un million et 110.000 sont alors réfugiées au Tchad. Les chancelleries européennes  ont considéré le succès des pourparlers de paix au Sud-Soudan comme une priorité absolue.

 

Le 8 avril un accord de cessez le feu est signé à N’djaména entre le gouvernement soudanais et la rébellion. Le président Déby du Tchad, d’abord allié du Soudan se trouve rapidement dans un position difficile : si le soutien du président du Soudan El Bashir, lui a donné les moyens de prendre le pouvoir en 1989, il se heurte maintenant aux réticences de ses propres troupes, peu disposées à tourner leurs fusils contre leurs parents soudanais et plutôt enclins à les aider. Sa médiation perd vite toute crédibilité.

 

En juillet 2004, le Conseil de sécurité renvoie dos à dos les deux parties, mais exige par ailleurs du gouvernement soudanais d’honorer l’engagement qu’il a pris de désarmer les milices janjawid. Les Nations unies apportent leur soutien à l’Union africaine pour mettre en œuvre une mission (appelée l’AMIS) au Darfour. L’efficacité du déploiement de cet AMIS s’avère très vite limité étant donné son effectif modeste et les difficultés logistiques. Des pourparlers s’ouvrent à Abuja entre les parties sous les auspices de l’Union africaine sans résultats. En mars 2005, le Conseil de sécurité établit un lien entre survols militaires à caractère offensif et sanction et décrète l’embargo sur les armes à tous les protagonistes, donc au gouvernement de Khartoum. En avril 2005, les forces de l’AMIS sont portées à 600 soldats puis théoriquement à 3320 en juillet. Malgré le soutien des Nations unies, les hommes arrivent au compte goutte et sont démunis, sous-équipés (pas d’hélicoptères) sous entraînés, bien impuissants à empêcher rebelles et forces soudanaises de vaquer à leur guerre. L’armée soudanaise continue ses représailles.

 

A partir de juillet 2005, sur demande de l’ONU, l’OTAN vient au secours de l’AMIS pour lui permettre de monter ses effectifs à 7000 et lui apporte formation et équipement. Mais, il manque encore d’hélicoptères. Devenues plus opérationnelles, les forces de l’AMIS deviennent la cible d’attaque de la part de certains rebelles.

 

Les facilités de recrutement qu’offrent de part et d’autre de la frontière tchado-soudanaise les camps de réfugiés et de déplacés aux opposants à Khartoum et N'Djamena ont favorisé leur intervention. D’abord les rebelles au président Déby, avec l’assistance soudanaise envahissent le Tchad et ne sont stoppés que dans N'Djamena le 13 avril. Ensuite, un débordement s’effectue sur le Centrafrique, qui est assez rapidement arrêté. On assiste donc à une régionalisation dangereuse du conflit.

 

Le 5 mai 2006 survient un événement inespéré, la signature à Abuja du Darfour Peace Agreement (DPA) qui peut être considéré comme une base de travail solide entre les différentes parties au conflit, qui se mettent d’accord sur un État fédéral, un référendum en juillet 2010 pour déterminer le futur statut de la province et un accord de partage des richesses (1). Rapidement, divisions et intransigeances commencent à miner le camp des rebelles, dont les mouvements rebelles se scindent en multiples factions.

 

Ce DPA étant vite remis en cause, les Nations unies inclinent à mettre en place un déploiement international. Le Soudan, d’abord hostile finit par accepter en fin d’année une force hybride. Cela, sans doute sous la menace voilée américaine d’intervention et l’influence de la Chine, qui aimerait bien voir le jeu se calmer. Les attaques des rebelles contre ses installations pétrolières ont fini par le convaincre que son partenariat avec Khartoum était insuffisant à lui assurer la sécurité.

 

En marge du conflit, l’auteur s’interroge sur les effets pervers du tambour médiatique. Il évoque un point de vue bien différent de celui qui trop souvent s’écrit : les attaques les plus meurtrières ont eu lieu au début de la guerre, entre 2003 et 2004 et depuis en fait le nombre de morts a fortement diminué, même si on meurt toujours au Darfour. Il trouve contestable les observations de Bernard Henri Lévy (le Monde du 13 mars 2007) qui s’enthousiasme pour les rebelles au nom de leur attachement pour la laïcité. Car, d’une part tous sont musulmans et d’autre part la laïcité en question est un concept insensé pour n’importe quel musulman assumant la lettre de sa foi (2).

 

En juillet 2007 est créée la MINUAD sous l’égide des Nations unies : elle regroupe les personnels de l’AMIS et devra atteindre un effectif de près de 20.000 militaires, 360 observateurs et 3773 policiers,. opération hybride Union africaine/Nations unies avec des contingents africains et asiatiques et un équipement approprié.

 

Début janvier 2008 intervient un nouveau raid des rebelles contre Ndjamena, stoppé de justesse. Trois mois plus tard, ce sera la réponse du berger à la bergère avec une colonne rebelle encouragée par le Tchad, qui ira en mai 2008 menacer Omdurman, sur la rive ouest du Nil, Khartoum étant sur la rive Est. L’Europe installe une force de couverture au Tchad et en Centrafrique pour protéger aussi leur frontière avec le Soudan.

 

Au Darfour, les accrochages meurtriers se poursuivent entre rebelles et force soudanaise ainsi que les affrontements plus ordinaires entre factions rebelles sans compter les attaques dirigées contre les personnels humanitaires et leurs matériels (3).

 

La Minuad continue d’éprouver de grandes difficultés à mobiliser les moyens essentiels à la réalisation de sa mission et à obtenir de Khartoum les autorisations nécessaires (terres) pour ses implantations. Mais la détermination de ses troupes laisse sceptique quand elle se limite à effectuer ses patrouilles entre 8 heures et 18 heures (4).

 

La mise en œuvre du DPA piétine malgré de multiples pourparlers avec les rebelles et des discussions avec le gouvernement afin qu’il identifie des concessions nouvelles. Tous continuent à privilégier le recours à la violence.

 

A l’été 2008, El-Bashir fait l’objet d’une requête du procureur de la Cour pénale internationale pour un mandat d’arrêt concernant dix chefs d’accusation dont ceux de « crimes de guerre, crime contre l’humanité ». L’auteur juge que cette décision place le président soudanais dans une situation paradoxale, mais qui dans l’immédiat le protège des siens (5). En dehors du conflit à l’est, la construction au nord de nouveaux barrages sur le Nil promet déjà un ferment de révolte et personne n’ignore que le Sud-Soudan est en train de s’armer à grand renfort de matériel de guerre (6).

Le partenaire chinois s’est repositionné : si toutes les armes saisies sur les soldats soudanais sont de facture chinoise, la Chine a envoyé un petit contingent rejoindre la force hybride. Elle fait pression sur Khartoum pour un déploiement total de la Minuad et investit au Tchad.

 

En guise de conclusion, technocrates glacés, humanistes bêlants et forcenés de la charité planétaire ne pourraient-ils faire simplement confiance en notre espèce humaine. Il ne s’agit pas d’ignorer les drames qui se déroulent, mais de se demander si le vrai mépris ne tient pas quelque part à notre aide mal pensée (voire hypocrite, car elle ne tient guère ces promesses notamment vis-à-vis des objectifs du Millénaire), aux business qui l’accompagnent, à nos condescendances et nos suffisances de nantis.



Notes de Vigilance Soudan concernant cette analyse :


(1) Vigilance Soudan n'est d'accord ni sur ce jugement, ni sur ses fondements.

(2) Abd el Wahid el Nour, probablement le plus grand leader rebelle, est musulman et laïc.

(3) Les dernières attaques viennent de personnes non identifiées.

(4) Ses heures furent décidées par Khartoum.

(5) Des soudanais.

(6) Comme Khartoum.