Courrier de Julie Flint - février 2010- Reuter
Traduit par Nicole Friderich
Les difficultés auxquelles sont affrontés les pourparlers de paix de Doha - je les ai soulignées dans mon rapport pour l'Enquête sur les armes légères (SAS).
Eloquence et réalité. L'échec d'une solution au conflit du Darfour - sont apparues avec une clarté aveuglante au moment où les contacts ont repris à Doha entre les médiateurs et les représentants de certains des mouvements armés du Darfour. (Les entretiens prévus entre ces mouvements et les représentants de la société civile ont été reportés, selon toute apparence "sine die", à la demande instante du JEM).
Depuis le 5 janvier, des factions rivales de l'ALS-Abdul Wahid sont en lutte les unes contre les autres dans le Djebel Marra. Les combats, sur lesquels peu d'informations ont été communiquées, ont provoqué une fuite des civils de plusieurs villages du sud des montagnes vers Nyertiti et Kass. Il est à craindre que la violence, qui présente bien des failles, trop compliquées à expliquer dans cette brève note, puisse avoir des répercussions parmi les civils des camps de personnes déplacées où l'ALS-Abdul Wahid est implantée.
Il sera impossible d'arriver à un règlement durable du conflit non encore résolu qui couve au Darfour, en dépit de tout ce que le gouvernement fait ou ne fait pas, aussi longtemps que la 'révolution' de 2003 se dévore elle-même.
Les luttes intestines au sein de l'ALS ont coûté la vie à plusieurs des chefs opposés à son Président,qui critiquaient sa décision de résider en France plutôt qu'au Darfour et son refus à la fois de participer aux tractations de Doha et de tenter d'opérer une réconciliation au sein de la faction de l'ALS qu'il dirige. Certains de ces chefs ont péri dans des affrontements armés, d'autres dans des embuscades - et tout récemment, un chef originaire de Kass, Mohamed Adam 'Shamba', dont la voiture aurait été attaquée à coups de grenades propulsées par fusée, le 26 janvier dans le Djebel Marra.
Les vieilles tensions au sein de l'ALS-AW au sujet de la manière dont la dirige Abdul-Wahid se sont fait jour violemment (bien qu'à huis clos) au milieu de 2009 quand des commandants de rang élevé de l'ALS - dont plusieurs de ceux qui étaient considérés comme les plus fidèles à Abdul Wahad - l'ont "défié pendant 10 jours" selon les termes d'un des assistants, lors d'un atelier de formation en Suisse. Le chef d'état-major de l'ALS, Yousif Ahmad Yousif 'Karjakola', est allé jusqu'à traiter le président de l'ALS d'"incapable". D'autres se sont plaints du manque d'appui dont ils disposaient, des salaires et des fournitures militaires et ont refusé de participer au processus de paix engagé sous médiation internationale et dirigé par Djibril Bassole.
L'étincelle qui a mis le feu aux poudres de la 'petite-guerre' de janvier semble avoir été la capture de Karjakola par le JEM en novembre 2009 lors de son retour du Tchad au Darfour. Les opposants à Abdul-Wahid prétendent que le JEM a agi à l'instigation du Président de l'ALS et critiquent violemment l'envoyé spécial des E-U, le général Scott Gration, pour n'avoir pas cherché à faire libérer un commandant de grade élevé qui s'opposait à l'attitude de rejet d'Abdul-Wahid et qui préconisait la participation au processus de paix. Après l'arrestation de Karjakola, j'ai reçu des appels téléphoniques de chefs de l'ALS au Darfour, prétendant qu'ils avaient des preuves de l'existence d'une "liste des meilleurs" (apparemment appuyée sur un financement fiable) des réformateurs favorables à la paix.. Je n'ignore pas que des fidèles d'Abdul-Wahid ont formulé des affirmations semblables à d'autres personnes, mais je n'ai pas de détails sur leurs dires. La liste comprendrait les noms de plusieurs chefs dirigeants de l'ALS dans la région d'Ain-Siro - entre autre Ali Haroun, diplômé en droit de l'Université de Khartoum et chargé de la justice au sein de l'ALS, et Suleiman Sackeray, le chef le plus haut gradé à Ain Siro. Tous deux ont rencontré le Haut comité de l'UA sur le Darfour en juin dernier.
Ain Siro n'a pas été touchée par les luttes factieuses et les graves abus contre les droits de l'homme qui ont jeté tant d'ombre sur les régions contrôlées par les rebelles. Mais il a un passé de différends avec les dirigeants de l'ALS dans le Djebel Marra. Certains commandants originaires d'Ain Siro ont été arrêtés et emmenés au Djebel Marra, au quartier général d'Abdul Wahid, à la fin de 2007; alors qu'ils exprimaient l'exigence populaire croissant pour une réforme du mouvement qu'Abdul Wahid dirige à partir de la diaspora. Un rapport confidentiel des Nations Unies indique que le groupe d'Ain Siro a été accusé de 'tenter de diviser le mouvement'. Au cours de la détention du groupe au Djebel Marra, un collègue d'université d'Ali Haroun, Abdallah Mohamed, a été kidnappé avec son garde du corps, Hamadi, par des hommes masqués venus du centre de Deribat, la forteresse de l'ALS, où le groupe d'Ain Siro était retenu. (Le cadavre d'Abdallah a été retrouvé pendu trois mois plus tard dans un village du Djebel Marra. Le corps d'Hamadi, tué d'une balle dans le dos, a été trouvé dans le même village.) Je suis moi-même allée à Paris pour demander à Abdul Wahid de garantir la sécurité du groupe d'Ain Siro*. Il m'a assurée qu'il ne leur arriverait aucun mal, et ils ont effectivement été relâchés, quoique bien des mois plus tard. Abdul Wahid a prétendu qu'Abdallah Mohamed avait été enlevé au marché de Deribat par des janjawid. Je ne connais pas Deribat, je laisse ceux qui la connaissent juger si des janjawid auraient pu pénétrer jusqu'au centre de la ville et en ressortir sans combat.
Le 5 janvier de cette année, un commandant de haut grade de l'ALS, opposé à Abdul Wahid et favorable au processus de paix, Abdalla Abaker a été tué d'un coup de feu par des partisans d'Abdul Wahid à un poste de contrôle dans le Djebel Marra. Par la suite, les partisans d'Abdalla ont attaqué et pillé les maisons d'un certain nombre de chefs considérés comme des fidèles d'Abdul Wahid, déclenchant par là une succession d'attaques et de contre attaques qui vont se poursuivre jusqu'à ce que les causes initiales du problème - avant tout, le manque de structures et de fiabilité dans le Djebel Marra- aient trouvé une solution.
La population du Darfour - les gens qui sont bloqués dans des camps misérables et ceux qui s'accrochent aux campagnes totalement dévastées par la contre-insurrection criminelle de Khartoum, ont droit à de meilleurs dirigeants que ceux-là. J'ai de nombreux rapports et des témoignages sur les derniers combats et les tueries. Il est malheureux que rien de tout cela ne soit porté à la connaissance des "gens ordinaires" du Darfour, pour leur permettre de décider par eux-mêmes qui ils veulent voir les représenter et parler en leur nom. Dévoiler pour une fois les noms et les responsabilités de chacun, grâce à une description calme et détaillée de ce qui se passe réellement - et le pourquoi de ces actions -pourrait aider les Darfouris à exprimer leur propre sentiment fondé sur des faits plutôt que sur la rumeur et la propagande véhiculées par internet.
*C'est Simone Dumoulin, présidente de Vigilance Soudan, à qui Julie Flint demanda de parler à Abd el Wahid el Nour.
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