Numéro 96 - octobre 2000

Béchir Tourabi: Chronique d’une lutte de pouvoir
 

Les derniers mois ont vu le double limogeage du Dr Hassan al-Tourabi de la présidence du parlement et du secrétariat général du parti islamiste, le Congrès National, (anciennement Front National Islamique, FNI). Nombreux sont ceux qui croyaient dans un premier temps qu'il s'agissait encore d'une farce manigancée par le régime, comme ce fut le cas lors des premiers jours du coup d'Etat du 30 juin 1989 qui portait les islamistes soudanais au pouvoir. On se souvient que les putschistes avaient prétendu ne pas avoir de liens avec le FNI jusqu’au moment où, tenant bien en main le pouvoir, ils n’avaient plus eu besoin de la complicité passive des Soudanais.
Depuis la fin de l'an dernier, Al-Béchir a justifié la mise à l'écart de Tourabi par la volonté de mettre fin à la dualité de pouvoir afin de sauvegarder l'unité de la nation. Mais le vrai mobile de ce divorce réside tout simplement dans la lutte de pouvoir qui s’est déclarée entre les deux hommes. 
En effet, dès la fin de 1997, Al-Tourabi avait déclenché un débat interne sur l'avenir du mouvement. Comment le parti survivrait-t-il si un jour les islamistes perdaient le pouvoir? Quel serait l'avenir de tout leur "projet civilisationnel" ? Le parti s'est scindé en deux factions. L'une a proposé de négocier avec l'opposition le rétablissement de la démocratie en recherchant des alliances pour sauvegarder "les acquis" islamiques dans un régime démocratique. L'autre suggérait une constitution de « pluralisme rationalisé", qui légitime le régime et lui donne une apparence acceptable pour la communauté internationale. C'est ainsi qu’a vu le jour la Constitution de juin 1998. Tourabi et Al Béchir soutenaient à l'époque la deuxième option. 
Le « manifeste des dix » dont les propositions visaient à dépouiller Tourabi en tant que secrétaire général du parti de l’essentiel de ses pouvoirs qui fut présenté au congrès du Parti fin 1998, a fait comprendre à Tourabi que sa mainmise sur l'appareil du parti était discutée. Il s'est effacé momentanément pour rebondir plus tard, chasser les contestataires du sein de la direction du parti avant de se retourner contre Béchir derrière lequel ces derniers s’étaient retranchés.
La suite, tout le monde la connaît. Le parlement mit en difficulté le Président en voulant amender la constitution dans un sens qui limite ses pouvoirs sur deux points, d'abord en créant le poste de Premier ministre, puis en organisant l'élection directe des gouverneurs par les Etats fédérés sans intervention du Président. Sur le plan politique, Tourabi dénonça également la corruption et pointa du doigt les hommes du Président. C'est dans ce contexte que Omer al-Béchir décrèta l'état d'urgence, dissolut l'Assemblée nationale et limogea Tourabi de la présidence du parlement. 
Tourabi continua tout de même à mettre des bâtons dans les roues de al-Béchir; il restait le maître du Congrès National. Il s'employait à redonner vie à un parti mis en veilleuse depuis 1989 (C’est lui-même qui avait décidé de dissoudre le parti dans l'appareil de l'Etat pour mieux s'en servir). Ainsi, il concentra ses efforts sur les pôles qui lui étaient restés fidèles: l’Est et l'Ouest du pays, ainsi que les étudiants et une partie des milices appelée "Dababine ». Sachant que Tourabi mobilisait ses troupes et devant l'échec de toute tentative de conciliation, Béchir, en sa qualité de chef du parti, décida début mai 2000 de limoger Tourabi du poste de secrétaire général du Congrès National. La guerre était déclarée. "Le régime du FNI, tel qu'il existait depuis 1989 est bel et bien fini, et tant mieux" disait l'islamiste soudanais Abd el-Wahab al Affendi.
Cette nouvelle donne va être employée par le régime soudanais nouvelle version, pour se consolider sur deux niveaux, celui des relations internationales et celui des relations avec l'opposition. 
Sur le plan international, le cliché de Tourabi "fauteur de troubles" est exploité à outrance pour redorer l'image du régime aux yeux de l'Egypte, de l'Ethiopie et de l'Arabie Saoudite, trois pays qui, pour des raisons différentes, avaient une position particulièrement hostile à cet homme. Cette impression de révolution de palais conjuguée avec le pétrole soudanais qui commence à faire languir l'appétit de plusieurs pays en Europe, facilite la tâche des ambassadeurs de l'Union européenne au Soudan. La question de la normalisation des relations avec le régime soudanais et celle de la levée des sanctions économiques sont à l'ordre du jour de beaucoup de pays européens. Le seul obstacle devant la reprise de l'aide économique est le Parlement européen qui reste hostile au régime soudanais à cause des manquements aux libertés fondamentales de ce régime malgré la très relative amélioration des libertés de presse et d'expression dans le pays.
En effet, le projet islamiste reste toujours à l'ordre de jour; le gouvernement n'a pas l'intention de changer sur ce point, et donc la pensée totalitaire domine malgré les retouches faites ici ou là. Cela n'empêche pas beaucoup de capitales européennes d'œuvrer pour rompre l'isolement international soudanais, le vote qui a eu lieu ce mois-ci pour la désignation de membres non-permanents au Conseil de Sécurité nous a donné lieu de vérifier la température du vieux continent.

Concernant la démarche du régime envers l'opposition soudanaise, le pouvoir soudanais reste toujours fidèle à lui-même. Il veut bien se réconcilier avec l’Alliance Nationale Démocratique mais ne veut rien lâcher. L’AND a demandé la modification de la loi sur la sûreté qui autorise la détention administrative et la convocation administrative des personnes par les agents de Sécurité. [Nos lecteurs savent que des gens sont convoqués tous les jours pour n’être renvoyés chez eux qu’après la nuit tombée, ce qui leur interdit de travailler, d’aller acheter à manger etc.] Mirghani, le Président de l’AND, a demandé à nouveau à Béchir lors de sa récente rencontre avec lui la suspension d’un article de loi sur les associations politiques qui impose l’enregistrement des partis, ce qui exige l’acceptation du régime et de ses principes. En ce sens, pour l’AND, avec ou sans Tourabi, rien n’a changé.

Ce qui a changé, c’est que Tourabi semble, selon le gouvernement, encourager la rue à se rebeller, et pour ce faire il exploite la misère.[Cf. VS Septembre 95]  Quand ce mois-ci des étudiants ont ouvert le feu sur la police, Béchir a déclaré qu’il interdirait le Congrès National Populaire si l’enquête prouvait sa responsabilité.

Jean Saint-Sauveur
 
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