Numéro 92 - juin 2000

Jeu de princes
 

ONG canadiennes, bravo. La société canadienne Fosters, nos lecteurs le savent, avait obtenu une large concession pétrolière dans l’Etat du Haut-Nil et annoncé un projet d’exploration de 30 millions de dollars. Dans une lettre adressée aux actionnaires, le patron (CEO) de la société déclare: "Fosters se dédit du développement pétrolier controversé au Soudan; (à cause d’)une campagne des groupes de droits de l’homme et des media qui a provoqué le retrait de ses financiers du projet... Ai-je des regrets? Seulement de devoir admettre la défaite." "... peut-être la meilleure opportunité en trente ans de carrière, alors que nous pensions sincèrement faire en même temps du bien au pays. ...Je ne comprends pas les guerres, surtout les guerres civiles". De son côté la fédération des enseignants de l’Ontario a annoncé que pour des raisons éthiques, elle retirait son investissement de 95 millions de dollars de chez Talisman. Quant à lui, le régime de Khartoum exporte pour la première fois de l’essence de la raffinerie de Shagarat proche de Khartoum, et se prépare à offrir de nouvelles concessions « dans le bassin du Nil Bleu et près de la frontière tchadienne au Nord ». 

Depuis quelques temps un Livre Noir circule à toute allure sous l’abeya à Khartoum. En particulier, y est longuement raconté le génocide au  Darfour, Etat fédéré du Nord à la frontière tchadienne; nous avions consacré un article à ces massacres dans notre numéro précédent. Cet ouvrage parle aussi du partage du pouvoir et des richesses nationales au seul bénéfice des Soudanais du centre Nord. On y apprend que si des Sudistes ont des postes officiels, purement honorifiques il est vrai, les gens de l’Ouest n’en ont même pas autant. L’idée sous-jacente dégagée par les lecteurs est que pour obtenir un minimum de l’Etat, il faut lui faire la guerre. La rumeur attribue cet ouvrage à Ali el Haj, un homme de l’Ouest proche de Tourabi, et y voit la cause de la perte de son poste de secrétaire général par ce dernier. La Sécurité aurait envisagé une action, mais semblerait maintenant préférer la discrétion.

Deux nouvelles positives nous sont parvenues. Elles concernent la paix au niveau de la base. On se souvient qu’à l’initiative du nouveau Conseil des Eglises du Soudan (c’est-à dire en région sous autorité MLPS) une réconciliation avait eu lieu entre Nouer et Dinka de la rive Ouest du Nil à Wunlit en mars 1999 et une autre entre Lou Nouer à Waat en novembre 1999. Ces paix durent toujours. Sous les mêmes auspices une autre conférence s’est tenue en mai à Lilir emplacement d’une bataille, réunissant les Nilotiques de la rive Est du Nil, les Murle, les Anuak et d’autres. Les participants, chefs traditionnels, femmes, jeunes et responsables locaux d’Eglises ont marché sur de longues distances à travers marais et plaines vers Lilir. Comme pour Wunlit, l’ALPS avait promis de maintenir la paix dans la région le temps de la conférence. Après que chacun ait exprimé ses griefs, et marqué ses regrets des méfaits passés, après l’avertissement "si les Sudistes font des massacres tribaux, d’autres sont prêts à aider au génocide ", 100 chefs ont signé un accord de paix avant qu’un boeuf blanc, symbole de paix, ne soit sacrifié. Par ailleurs un accord de paix a été signé le 1er Juin entre les chefs Dinka d’Aweil et des fractions Baqqara Misseiriya et Rizeikat. qui avaient l’habitude de les razzier. Les Baqqaras peuvent désormais faire paître leurs troupeaux et se rendre dans les marchés en zone Dinka, ils doivent retrouver et rendre les esclaves. Les Dinkas peuvent retourner dans leurs terres frontières. On ne doit pas porter d’armes dans le territoire de l’autre. Les inquiétudes des participants sur le bon succès de cet accord proviennent surtout de la crainte du gouvernement qui déjà à Wunlit avait manifesté son mécontentement de voir sa guerre arrêtée par la base. Le reste est jeu de princes.

Garang a été invité en Egypte où il a satisfait ses hôtes en se montrant favorable à la médiation égyptienne à condition qu’elle s’allie avec celle de l’IGAD et surtout en retournant à son discours de 1984 contraire à une partition du Soudan. Cette dernière déclaration a causé de l’émotion dans les milieux sudistes qui redoutent qu’un accord de paix de ce genre ne soit aussi peu respecté que celui d’Addis-Abeba de 1972. Béchir refuse tant la laïcité que l’indépendance du Sud, mais continue à prôner la réconciliation nationale, écrit à el Mahdi et à el Mirghani, en reçoit des réponses polies mais dilatoires, propose à l’opposition de participer à la formation d’un gouvernement d’unité nationale. Pour garder le pouvoir sa marge de manoeuvre est étroite. Il ne semble pas songer qu’il lui faut peut-être faire la paix. Il sait qu’il doit donner quelques libertés, très peu, de peur d’être renversé. Mais la Sécurité, dont les mauvaises langues de Khartoum disent qu’elle est financée par l’étranger, Iran et autres, est totalement opposée à une quelconque libéralisation ou démocratisation. Ses membres risqueraient de perdre une bonne situation et de se retrouver devant une cour de justice; aussi pourraient-ils être prêts à faire un coup d’Etat.
 

Bételgeuse
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