Numéro 90-91 - avril-mai 2000

Pourquoi Béchir est-il si pressé?
 

Après un coup d’Etat sous la houlette de Tourabi contre le régime démocratiquement élu en 1989, le Président soudanais en a fait un second en décembre dernier contre sa propre constitution. En toute illégalité il a renvoyé un parlement dont aucun député n’aurait pu faire partie contre sa volonté et a déclaré l’état d’urgence. C’est un troisième coup d’Etat tout aussi illégal par lequel il a limogé Tourabi d’un poste auquel il avait été élu, celui de Secrétaire Général du Congrès National, ex Front National Islamique, le parti au pouvoir. Les assistants de Tourabi ont subi le même sort. Béchir a retiré deux fois le point d’appui de son ancien complice. Tourabi était président du parlement; il a dissous le parlement; Tourabi était Secrétaire Général du Congrès National; il a supprimé ce poste. Béchir a accusé son rival de le défier; « un président n’a besoin du consentement d’un autre leader dans aucun pays du monde » a-t-il dit, n’ayant probablement entendu parler ni de liberté de parole, ni de cohabitation. Tourabi comme l’opposition, avait critiqué sa décision d’organiser des élections  présidentielles avancées en même temps que des élections au parlement en  octobre prochain; il y voyait la préemption d’un arrangement politique avec l’opposition dans le cadre de l’initiative égypto-lybienne.. Depuis Tourabi a été accusé de comploter contre le gouvernement et d’inciter les chefs militaires à la révolte. Ne voulant pas faire mentir le pouvoir, Tourabi a déclaré  "Béchir est un dictateur militaire qui veut un pouvoir absolu" avant d’évoquer la possibilité d’un soulèvement populaire pour le renverser. Quatre journaux allaient publier les déclarations de Tourabi et de ses amis; on leur interdit de paraître. Tourabi prépare-t-il quelque chose? Il vient d’exclure Béchir du parti, ukase sans effet. Un de ses partisans, le gouverneur d’Omdurman aurait menacé; les milices allaient se retirer des combats à l’Est et au Sud. L’armée semble rester fidèle au Président. Certains observateurs craignent une confrontation armée. Pas dans le peuple qui ne s’est pas agité et ne se battra pas pour l’un des fondateurs d’un régime haï. Est-ce à exclure entre l’armée et les milices? Garang s’est réjoui que les loups se battent entre eux. 
Béchir voulait que Sadiq el Mahdi dont Tourabi est le beau-frère, revienne à Khartoum. El Mahdi doit penser que si c’est ainsi que sont traités les membres du parti au pouvoir que serait-ce de l’opposition? Il avait déjà dû faire ses réflexions lors de l’arrestation à Khartoum du Secrétaire Général assistant du DUP, Sid Ahmed Al Hussein. Dans les meilleures traditions du régime, il fut appréhendé aux petites heures du matin  sans que les siens  ne soient présents; les forces de sécurité répondirent  à la demande d’information de ses proches qu’elles ne savaient rien du tout et chacun craignit qu’elles ne l’aient assassiné discrètement.  Mais deux jours plus tard ces mêmes forces de sécurité produisirent leur détenu et dirent qu’il était accusé de trahison. Sid Ahmed se serait réjoui publiquement que l’opposition armée ait pris la petite ville de Hamish Koreib, célèbre pour ses écoles coraniques, dans la zone d’influence de la Khatmiya, famille culte du DUP, à l’est du pays. Il est aussi accusé d’atteinte à l’ordre public, inculpation qui recouvre n’importe quoi de non prévu par la loi et permet toujours de punir quiconque déplaît. Cette arrestation suit un harassement dont se plaignent les membres du DUP à l’intérieur du pays et la nouvelle confiscation de biens d’opposants 
Qu’est ce qui pressait Béchir alors que Sadiq envisageait  encore de revenir? Craignait-il, comme le pensent certains observateurs ne pas avoir l’investiture de son parti pour les élections présidentielles? Y avait-il urgence? Est-ce ce que Béchir  appelle un processus de démocratisation? Son premier but est à l’évidence de garder le pouvoir. On aimerait aussi savoir s’il a sincèrement abandonné la politique terroriste que lui-même avait menée. Les pays contigus  veulent croire au méchant Tourabi qui faisait tout dans le dos du gentil Béchir. Est-ce imaginable? Alternativement Béchir a-t-il compris qu’il ne pouvait  en même temps gagner une guerre civile et gérer d’énormes problèmes avec les Etats voisins? Autre possibilité, se voit-il après avoir éliminé tous les africains, en nouveau roi d’Arabie Saoudite, à la tête d’un Etat riche en pétrole, et juge-t-il digne des seuls crève-la-faim, le métier d’exportateur de révolutions ? 
Après le coup de colère de Clinton sur les bombardements de civils au Soudan, Béchir a donné le 19 avril l’ordre d’arrêter tous les bombardements aériens dans le Sud du pays sauf en cas d’auto-défense et dans les zones où les opérations militaires sont actives. AFP 20 4 2000. Ces restrictions permettaient tout; les Nouba n’étaient en tout cas pas concernés. Mais c’est dans le Sud, dans la région des concessions du pétrolier Fosters que Khartoum a recommencé à bombarder les villages six jours plus tard. Et dans la concession Talisman, pour les interrogatoires les soldats plantent des clous dans le front des villageois à coups de marteaux; les rares survivants sont cloués aux arbres. (voir nos pages droit de l’homme)
Bételgeuse
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