Numéro 89 - mars 2000

Le pétrole et les Occidentaux
Nouveau génocide en préparation ?
 

Accablant le rapport canadien sur l’impact humain de l’exploitation pétrolière suscité par l’implication de son national Talisman. Des offensives contre la population civile Nouer et Dinka -il n’y avait ni d’ALPS ni combats là- eurent lieu en février 92, de novembre 92 à avril 93, en décembre 93, en octobre 1996, de décembre 1997 à début 1998, en mai 1999. La méthode varie peu, bombardements -parfois depuis l’aéroport de Talisman-, incendie de villages, et même de petites villes comme Leer, disparue de la carte, meurtres d’occupants, enlèvements parfois vers l’esclavage, parfois vers un sinistre « camp de paix ». Les rares survivants s’enfuient bien sûr et James Buckee, patron de Talisman peut clamer: «Personne ne vit là». La même enquête a noté que les employés soudanais sur les champs de pétrole ne peuvent être engagés que sur accord de la sécurité soudanaise. Le personnel qualifié vient du Nord; quant au personnel non qualifié ce sont des Baggara dont le foyer tribal est au Nord; ils sont établis là depuis que les gens de la région ont disparu; selon certains témoignages, des Nouer ont été exécutés seulement parce qu’ils se présentaient à l’embauche. 
Khartoum avait chargé de la sécurité des sites successivement deux seigneurs de la guerre, anciens ALPS ralliés au régime, Riek Mashar, puis Paolino Matieb. La manoeuvre eut un plein succès pour le régime puisque les deux hommes et leurs troupes s’affrontèrent en de longs combats meurtriers dont souffrirent beaucoup les civils. Quel résultat inespéré! Combien de Sudistes morts sans que l’Etat risque ni son armée, ni ses milices! Depuis Riek Mashar a abandonné l’alliance gouvernementale.
Khartoum tue et chasse les autochtones en zone pétrolière encore plus systématiquement qu’ailleurs, d’abord pour éviter les coups de main contre les sites. Autre raison, la constitution prévoit qu’une part des ressources du sous-sol provenant d’un Etat fédéré lui soit retournée. A la longue, l’opinion internationale ne se contentera peut-être pas de prôner la constitution; elle voudra, sait-on jamais, voir si elle est appliquée. Ce partage financier serait envisageable si l’Etat en question n’était peuplé que de gens du Nord, il faut donc tuer et chasser les autochtones. Imaginons enfin que Béchir ne puisse éternellement repousser un référendum d’autodétermination; le Sud est divisé comme tout le Soudan en Etats fédérés, et les résultats d’un référendum seront valables par Etat. Il faut surtout que les Etats pétroliers ne s’avisent pas de rejoindre un Sud indépendant. Donc aujourd’hui pas Unity. S’il n’est peuplé que de gens du Nord, pas de problème; il faut donc tuer et chasser les autochtones.
Mais à l’Est, à l’Ouest, au Sud de l’Etat d’Unity les perspectives pétrolières sont alléchantes. Elles s’étendent aux Etats fédérés de Warap, de Jonglei, du Nord Bahr el Ghazal, du Haut-Nil. Demain, le gouvernement de Khartoum se devra aussi de supprimer, d’annihiler toute la population de ces Etats pour que seuls restent les habitants qu’il aura fait venir du Nord. D’autres génocides lui seront nécessaires. La même logique  s’applique aux riverains des oléoducs qui ne sont pas jugés sûrs. Ce fut sans nul doute la cause du génocide Nouba, bien que ce peuple comptât un tiers de musulmans. Selon l’Independant UK, en 1999 les forces terrestres et aériennes du gouvernement ont nettoyé un corridor le long de l’oléoduc- construit en partie par l’allemand Manneheim avec les pompes anglaises Weir et Allen.
A côté des Malais, des Chinois et du canadien Talisman, deux sociétés européennes exploitent les champs de pétrole du Block A (voir carte VS no 87/88). Le Suédois Lundin Oil, l’un des plus grands actionnaires de Arakis avant qu’il ne soit racheté par Talisman, travaille au Soudan depuis 1994. Cette société est dirigée par une famille qui habite en Suisse. Le 17 août, Suna a rapporté la visite du président Adolf Lundin et sa rencontre avec Béchir. Depuis, Lundin a annoncé avoir trouvé d’immenses réserves de brut. Il achèvera ce mois-ci une route à être utilisée par des tankers, qui mène de ses propres zones d’opération à l’oléoduc et a déjà servi à l’armée soudanaise pour ravager les villages alentours. L’autrichien OMV a commencé à travailler au Sud-Soudan en Juin 1997 et aurait investi 900 millions de dollars. Il a annoncé des ressources spectaculaires au puit de Thar Yath: les populations en avaient été attaquées en octobre 1998. Un second canadien, Fosters après avoir appris que son gouvernement, malgré le rapport, ne prenait aucune mesure, vient d’acquérir en mars une concession à l’Est de Talisman dans l’Etat du Haut-Nil. Les Mabaan, peuple du Nord riverain du Haut-Nil à l’Est du pays, comme les Baggara le sont du Bahr el Ghazal à l’Ouest, ont déjà été avertis qu’ils auront bientôt du travail grâce au pétrole. Attend-on pour les envoyer qu’un nouveau génocide ait eu lieu ? 

L’honneur français est sauf, Total Fina et Total qui ont des concessions depuis 20 ans, ne les exploitent pas. Mais l’Union Européenne a retenu pour la reprise en novembre dernier du dialogue avec Khartoum cinq critères positifs dont, l’évolution du processus de paix, les droits de l’homme, les avancées démocratiques. Le pétrole rend-il aveugles les politiques quand des sociétés européennes sont volens nolens complices? Le seront-elles toujours impunément? L’Union, le monde attendront-ils qu’en région pétrolière ils soient tous morts, pour regarder les faits au lieu d’écouter les discours officiels du régime à usage international?

Bételgeuse

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