Numéro 84 - 85 - Octobre - Novembre 1999

 
 

Le pétrole et  le processus de paix au Soudan
 

Résume d’une conférence donnée 
lors du forum de Milan, 17 et 18 septembre 1999

Le début récent des ventes de pétrole par le Soudan pourrait amoindrir les espoirs de paix. Le programme du régime de Khartoum est d’établir un État islamique idéal et d’exporter l’extrémisme religieux dans toute l’Afrique. Lors des conversations de paix de l’IGAD en 1994, le gouvernement l’a déclaré ouvertement. À cette fin il a besoin des ressources du Sud en eau et en pétrole, -c’est une cause majeure du conflit- ainsi que de l’assistance technique de l’Occident. 

Les pétroliers canadiens
Depuis plus de 5 ans, des sociétés pétrolières  travaillent au Soudan pour exploiter le pétrole. Arakis Energy Corp., une société peu connue de Calgary  a été la première société canadienne à être associée  dans un consortium  avec le gouvernement soudanais, le Great Nile Petroleum Operating Company , qui inclut  aussi les sociétés d’État chinoise et malaise. Arakis reconnaît avoir fourni plus de 10 000 barils de pétrole par jour à la raffinerie de El Obeid, ville qui a très peu de véhicules civils. mais une base militaire aérienne importante, centre des opérations  contre les peuple du Sud Soudan et des Monts Nouba. 
Pour mettre les puits à l’abri de toute menace de l’opposition armée, une campagne de terreur s’étendit dans le Nord du Bahr el Ghazal dès 1994. Des milices et des Seigneurs de guerre séparés du SPLA; comme Karubino et Paulino Matep furent armés par Khartoum et chargés de dévaster la région. Ils furent et sont très efficaces en causant le déplacement de tout groupe ethnique de la région considéré comme un opposant potentiel au gouvernement. Des milliers de déplacés fuirent d’un rayon de 200 kilomètres autour des champs pétrolifères. Les raids de la milice et le déplacement forcé furent un facteur majeur de la famine de1998. au cours de laquelle, selon les chiffres généralement admis, 200 000 personnes moururent. D’autre milliers  sont en péril.
Cependant .les liens peu clairs d’ Arakis avec différents associés d’affaires pakistanais, -dont certains avaient été impliqués dans le scandale BCCI, effrayèrent les investisseurs. Arakis  fut incapable d’augmenter son capital pour achever ses projets soudanais dont l’oléoduc de 1500 kilomètres.
En 1998  Talisman Energy Inc., un autre Canadien, acheta Arakis et mis d’importants capitaux dans l’entreprise. Talisman est le plus important producteur indépendant de pétrole et de gaz basé au Canada. Il travaille surtout au Canada, en Mer du Nord, en Indonésie et au Soudan avec quelques entreprises en Algérie et à Trinidad. C’est une société très respectée, influente au sein de la communauté d’affaires canadienne et qui a beaucoup de capitaux. 
La décision d’acheter Arakis fut prise après que très peu de réflexion ait été donnée à l’impact sur la situation des Droits de l’homme dans le pays. Jim Buckee, CEO de Talisman, reconnut que personne de la société n’avait parlé à quiconque des partis de l’opposition. Leurs informations étaient venues uniquement du gouvernement du Soudan, du gouvernement canadien, des Nations-Unies, et de quelques petites ONG travaillant au Soudan dans des zones tenues par le gouvernement. D’après les responsables de Talisman, les officiels canadiens ne s’inquiétèrent, dans un contexte de guerre civile, que de la sécurité du personnel pétrolier. Le gouvernement canadien a nié ceci, mais n’a encore fait aucune déclaration marquant ses distances avec les activités au Soudan de la société pétrolière. Malheureusement, au moment où Talisman étudiait la décision de se lier au gouvernement soudanais; le Président Clinton fit attaquer par missile de croisière une usine  à Khartoum Nord.. Présumant incorrectement que l’information douteuse qui causa l’attaque était typique de tous les rapports critiquant le gouvernement islamiste, Talisman conclut son accord  Talisman fit valoir aussi que le projet continuerait qu’il y soit ou non, avec quelqu’un d’autre. Un argument qui justifierait la participation de sociétés à un nombre illimité d’affaires illicites ou immorales.
En réponse à une myriade de lettres écrites par des groupes de Droits de l’homme et des Églises du Canada, M. Buckee déclara catégoriquement qu’il “n’avait rien vu qui puisse lui faire penser que sa société appuyait un mauvais régime.” La société pour des raisons évidentes, fait de son mieux pour présenter le régime soudanais de façon positive. Elle a même engagé un ancien ambassadeur du Canada auprès des Émirats Arabes Unis, comme responsable des relations publiques. Selon la société, toutes les critiques du régime de Khartoum sont exagérées ou fausses et viennent, soit du gouvernement des États-Unis, soit d’États voisins hostiles au Soudan, soit de chrétiens en croisade contre l’islam; Talisman sera les yeux et les oreilles de l’Occident et cela  encouragera Khartoum à bien se conduire. Mais les responsables de Talisman n’ont jamais visité les zones du Soudan affectées par l’interdiction de vols humanitaires, par les famines provoquées, par le trafic d’esclaves ou par les actes de génocide. Pourtant, comme ils sont sur place, les gens pensent qu’ils connaissent les faits. Leur présence au Soudan donne une légitimité au régime . On dit aux avocats des Droits de l’homme “les Canadiens sont là, ça ne peut pas être aussi dramatique”. Ils pavent aussi la voie à une pléthore d’autres sociétés susceptibles de déverser des capitaux d’investissement sur le régime de Khartoum.
En Novembre 1998 la task force on churches and corporate responsibility, composée d’actionnaires canadiens et américains, demanda à Talisman de lui assurer par écrit que ses opérations au Soudan n’aidaient Khartoum, ni dans sa guerre civile, ni dans ses violations répétées des droits de l’homme. Talisman refusa

Conséquences 
Le pétrole est une arme stratégique. Les réserves de pétrole et les revenus du pétrole reçus par Khartoum aident 1e régime à gagner la guerre qu’il mène contre son peuple et facilitent les abus des Droits de l’homme, quelle que soit l’argumentation rhétorique de Khartoum.
Jusqu’à dernièrement, on considérait qu’aucun des côtés ne pouvait gagner la guerre civile. Maintenant, grâce en partie à ces sociétés pétrolières canadiennes, ceci n’est plus vrai.
Lors d’une réunion au Département des Affaires Etrangères et du Commerce international  canadien en septembre 1998, Jim Buckee, a reconnu qu’une part d’environ 250 millions de dollars des investissements initiaux allait directement au gouvernement soudanais. Ce dernier gagne aussi du crédit en hypothéquant les futurs chargements de pétrole, et une bonne réputation auprès du FMI; il acquiert rapidement le capital dont il a besoin pour atteindre ses objectifs militaires..
Quand on parle à Talisman de son soutien à un régime accusé de génocide, il montre un appendice de la Constitution selon lequel 40% des revenus du pétrole iront à l’Etat fédéré Unité, et 35% aux gens du Sud. Le gouvernement soudanais leur a donné l’assurance que tous ces revenus du pétrole bénéficieraient aux gens du Sud, avec des hôpitaux, des routes, de l’assistance humanitaire. Récemment, comme un journaliste de la radio CBC  demandait à Buckee s’il croyait vraiment ce gouvernement, il répliqua; “Je ne vois aucune raison de ne pas le croire.”
Ceci sans tenir compte du fait que les Islamistes ont poussé à l’abrogation par Nimeiri de l’accord de paix  de 1972 et ont court-cicuité par le coup d’État de 1989, une formule de paix entre SPLA et le gouvernment élu de Sadik el Mahdi. Talisman a reçu la parole du gouvernement soudanais, et c’est tout ce dont il besoin pour justifier sa collaboration avec des gens accusés de génocide. C’est sur ces promesses, aucunement appuyées par la moindre ombre de garantie, que Talisman, le gouvernement canadien et d’autres, mettent en péril la vie et les droits de millions de Soudanais .
Or les revenus du pétrole font obstruction au processus de paix. Talisman est associé officiellement en affaires avec une des parties au conflit - celle qui a commis la plus grande part des violations des droits de l’homme. Talisman et le gouvernement canadien- à cause des impôts sur les sociétés- ont un intérêt financier à ce que le présent régime survive. Le Canada ne peut pas être sincère quand d’un côté il dit vouloir la paix au Soudan et que de l’autre il s’enrichit des revenus du pétrole qui n’affluent que si le régime de Khartoum garde le pouvoir. Plus important encore; pourquoi une junte brutale négocierait-elle si elle peut imposer sa propre solution finale? En mars, le vice-président soudanais déclara: “Avec l’exportation du pétrole, nous marquerons une victoire décisive contre les forces rebelles”. Le processus de paix piétine depuis plusieurs années. Le gouvernement soudanais amusait le tapis en attendant que le pétrole coule. et que ses revenus lui permettent d’obtenir la paix à ses propres conditions. Il n’y a plus de “bâton” et on a donné la “carotte”. Une paix juste au Soudan semble plus insaisissable que jamais.

Recommandations
Aujourd’hui si la communauté internationale n’agit pas de façon rapide et décisive, l’histoire sera un juge cruel. Tous les gens de bonne volonté doivent travailler ensemble. Cela signifie : 
- dire clairement à nos hommes politiques et à nos fonctionnaires qu’il y aura  un prix politique très lourd à payer pour avoir permis toutes ces morts, alors qu’ils pouvaient les empêcher.
- parler aux sociétés pétrolières de la manière qu’elles comprennent le mieux: le résultat financier: Comme cela été fait avec succès dans le cas du régime apartheid d’Afrique du Sud, nous lançons un appel pour une campagne de désinvestissement de toutes les sociétés qui fournissent des ressources stratégiques au régime de Khartoum jusqu’à ce qu’il y ait une paix juste au Soudan. Jusque là vendez vos actions, et dites à vos amis d’en faire autant ! Cet argent est le prix du sang !
 

Mel Middleton
Coordinateur de la campagne 
contre la société canadienne Talisman
(traduit et résumé par VS)

Le texte anglais  de la conférence se trouve sur notre site internet.
Lors du forum de Milan, un représentant du SPLM a déclaré que la production de pétrole était objectif militaire et que son mouvement avait prévenu toutes les sociétés pétrolières que si elles venaient, ce serait à leurs risques et périls. Le représentant du ministère italien des Affaires Étrangères, M.Rino Serri a déclaré  que le pétrole n’était pas un objectif militaire: des Italiens ont été mêlés à une tentative d’attentat !
Le gouvernement canadien vient d’ouvrir une enquête sur les conséquences des activités  pétrolières canadiennes au Soudan.
L’allemand Mannheim a travaillé à la construction de l’oléoduc et a maintenant qu’il est achevé, quitté le Souda.
La filiale Qatari de l’américain Golf Oil a cherché du pétrole dans l’État du Nil Bleu. Nous ignorons si elle s’y trouve encore.(VS).

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