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Numéro 80-81 - Juin - Juillet
1999
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Soudan : l’offensive de charme du NIF
| L’Europe prend au sérieux la proposition de dialogue de Khartoum
et les perspectives de profits pétroliers, contrairement à
Washington et aux Soudanais eux-mêmes.
La semaine dernière à Khartoum, où les étudiants et les étudiantes sortent couramment ensemble depuis des dizaines d’années, 25 jeunes gens qui étaient partis en pique-nique ont été publiquement fustigés pour comportement « immoral ». : les filles ont été reconnues coupables d’avoir porté des pantalons et se sont vus infliger des amendes allant jusqu’à 50.000 livres soudanaises (20 $), ce qui représente une somme importante dans le Soudan d’aujourd’hui. Les forces gouvernementales continuent d’obliger les civils du Sud-Soudan à quitter leurs foyers. Début juin, plusieurs centaines de personnes arrivaient quotidiennement à Lokichoggio, au Kenya, pour fuir les bombardements gouvernementaux autour de Chukundum. Mi-juin, l’ONU a rapporté que 2.000 Dinka originaires du nord du Bahr-el-Ghazal étaient entrés dans le camp de Khor Omer, à Ed Daein, dans le sud du Darfur; Les forces gouvernementales continuent d’incendier les villages Nouba. Les atteintes aux droits de l’Homme perpétrées par Khartoum sont largement étayées dans le premier rapport du rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’Homme, Leonardo Franco (argentin). « J’ai constaté de première main de nombreux cas de torture », a-t-il dit à Africa Confidential. Pourtant, les gouvernements de l’Union européenne, lors d’une réunion au siège du commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme à Genève, le 21 avril, ont fait pression en faveur d’une résolution enthousiaste qui félicitait le gouvernement du National Islamic Front pour son engagement en vue d’un processus de démocratisation dans la perspective d’un gouvernement représentatif et responsable; Les Occidentaux sont divisés sur les relations qu’ils doivent entretenir avec le NIF. Ce sont généralement les Etats-Unis qui présentent chaque année la motion autorisant le renouvellement du poste de rapporteur. Cette année, c’est l’UE qui a soumis la motion. Selon un responsable américain, cette initiative aurait été prise en raison de sensibilités concernant le bombardement de l’usine pharmaceutique d’El Shifa par les Etats-Unis en août dernier, que le gouvernement américain soupçonnait de fabriquer des armes chimiques. Le NIF a habilement semé le doute en déclarant que les Etats-Unis s’étaient trompés de cible. Un diplomate européen nous a déclaré que si l’UE avait présenté cette motion, c’est que Washington souhaitait discuter secrètement avec le NIF. Or, comme le notent des responsables américains irrités par la motion de l’UE, c’est ce que font - tout-à-fait ouvertement - la moitié des pays européens. "Ils agissent comme si désormais tout allait bien", a déclaré l’un d’eux. "Et que dire du bombardement d’hôpitaux dans le Sud"? Paris et Rome mènent la danse La France et l’Italie ont présenté la motion avec enthousiasme devant l’ONU, sous l’oeil bienveillant de l’Allemagne (qui préside l’UE) et de la Grande-Bretagne. Les Pays-Bas ont été le seul pays européen à faire objection, sans trop insister cependant. A Khartoum, l’ambassadeur de France Michel Raimbaud est considéré comme n’étant pas hostile au NIF. L’ambassadeur d’Allemagne paraît régulièrement à la télévision gouvernementale lors de réunions du NIF, sans qu’aucun autre diplomate étranger soit présent. A l’approche de la date anniversaire de son corps d’Etat du 30 juin
1989, le NIF se montre de plus en plus convaincu de son bon droit, aussi
bien d’un point de vue tactique et stratégique que d’un point de
vue idéologique. De nouveau, on parle de scission au sein du mouvement,
surtout entre Hassan el Turabi et le général Omar
el-Beschir. Mais il s’agit moins de scission
Pourtant le NIF sait combien il est haï dans le pays et à
quel point le conflit dans le sud est insoluble. Son offensive de charme
traduit une approche pragmatique de ses forces et de ses faiblesses. Les
objectifs du régime sont les suivants :
Cette offensive de charme n’est pas nouvelle. En revanche, la nouveauté tient à l’élan créé par le NIF qui cultive une image de changement réel et a suscité une attente de la part des gouvernements et des milieux d’affaires. Comme il a commencé à se préparer au pouvoir dans les années 1970, le NIF est devenu expert dans l’exploitation des milieux d’affaires étrangers. Aujourd’hui, les gouvernements arabes et occidentaux prennent le train en marche, de même que certains leaders de l’opposition soudanaise. Certains sont si enthousiastes qu’ils ignorent le fait que c’est le NIF qui est aux commandes. Le NIF, qui applique le principe « diviser pour régner », peut mettre à son actif des "accords de paix" conclus en 1976 et 1998, grâce à la cooptation de leaders dissidents de la Sudan People’s Liberation Army, Riek Machar Teny Dhurgon et Lam Akol Ajawin, ainsi que certains éléments qualifiés pour l’occasion de chefs de faction. « Shereef » Zein el Abdin el Hindi a fait adhérer au NIF l’aile (restreinte) du Democratic unionist Party qu’il avait héritée de son frère, « Shereef » Hussein el Hindi. Le ministre des Affaires étrangères, lors d’une visite à Paris ce mois-ci, a ainsi pu présenter « l’Union démocratique » comme un partenaire au sein d’un système bipartite. Par ailleurs, le ministre d’Etat pour la paix, Hamed Abdel Karim, aurait récemment déclaré que le gouvernement négociait avec Yussef Kuwa, à la suite de la reddition de 12000 combattants de la SPLA-NUBA. Des sources proches du commandement de la SPLA-NUBA ont énergiquement démenti ce scénario improbable. Autre initiative plus controversée mais moins surprenante, le chef de l’Umma Party, El Sadig el Sadeeg el Mahdi, a rencontré début juin à Genève l’homme qui l’avait renversé en 1989 alors qu’il était premier ministre, à savoir le leader du NIF Hassan Abdullah el Turabi Contrairement à ce que l’on affirme souvent, les deux hommes ne sont pas beaux-frères. Selon Africa Confidential, El Sadig n’aurait préalablement consulté ni les leaders en exil de l’Umma ni le parti « en interne ». Cette décision a mis le mouvement en effervescence. Il ne possède toutefois aucune structure capable de contester efficacement les décisions de son leader. Selon nos informations, le secrétaire général du parti, Omar Nur el Deim, et le secrétaire général de la National Democratic Alliance, Mubarak Abdullahi el Fadil el Mahdi (qui étaient tous deux ministres dans le gouvernement renversé par le NIF), se sont opposés à la décision d’El Sadig. Mais ils se sont rapidement rangés derrière leur leader. De nombreux Soudanais se demandent si Mubarek Abdullahi ne cherche pas à se placer. Selon des sources proches de l’Umma, il aurait pressé son cousin de ne pas revenir comme prévu à Khartoum pour de nouvelles discussions à la mi-juin. Sadig rencontre Turabi L’impact de cette rencontre sur l’Umma pourrait être très important : parmi les multiples protestations, les dirigeants de la branche al Medina en Arabie saoudite ont adressé à Sadig un mémorandum de cinq pages. « Il n’y a pas de démocratie dans notre parti », ont-ils déploré, ajoutant que le comportement de Sadig était « une invitation à la reddition, (...) un abandon des espoirs et des aspirations de notre peuple ». De son côté, le secrétaire du DUP, l’ancien ministre de l’Intérieur Sid Ahmed el Hussein s’est de nouveau prononcé contre un dialogue avec le NIF depuis son domicile de Khartoum. Il est « inconcevable » de parler de réconciliation sans « exiger que le NIF prenne ses responsabilités » pour les souffrances qu’il a causées, a-t-il estimé. Turabi s’est également montré cinglant, quoique pour d’autres raisons : « Lorsque quelqu’un vient vers vous [la NDA] à genoux, que lui dites-vous? » s’est-il interrogé à la télévision soudanaise après la rencontre. Du 7 au 15 juin, en dépit du nouveau pacte conclu entre le Soudan et l’Erythrée, la NDA a organisé une rencontre à Asmara, où l’attitude de Sadig a été vivement critiquée. (Dans le même temps, le puissant ministre de la Culture et de l’Information du NIF, Ghazi Salah el Din el Atabani s’est rendu à Asmara à la tête d’une « délégation de sécurité » et a résidé au même hôtel que Mubarak Abdullahi). Le leader du Democratic Unionist Party, Mohamed Osman el Mirghani, en a récolté les lauriers. Lors de cette réunion, la NDA ne semblait pas savoir qu’à la suite de la visite de Mohamed Osman en Libye en mai, l’agence officielle Jamahiriya Arab News Agency avait indiqué le 29 mai qu’outre des responsables libyens, Osman avait rencontré « un certain nombre de ministres soudanais » lors d’une « réunion élargie » à Sirte. La réunion de la NDA, peu prometteuse, a finalement été un succès, en raison notamment d’un discours étrangement ferme et cohérent du patron de la SPLA, le colonel John Garang de Mabior. Il n’a pas rejeté l’adoption d’une « solution pacifique » (mot actuellement très à la mode, tout comme « négociation politique »), comme le propose ostensiblement le NIF : quiconque refuserait serait accusé d’être un va-t-en guerre. Mais il souligne que le NIF ne pourrait jamais être réformé et que le maintien de l’union du Soudan reposait sur une constitution laïque : tous les partis de la NDA sont d’accord. sur ce point, mais l’Umma et le DUP hésitent constamment. Garang a passé en revue les tactiques employées par le NIF pour se maintenir au pouvoir, mettant l’accent sur sa stratégie consistant à diviser pour régner et notant que la politique de « paix à l’intérieur » n’a pas amené la paix, mais a, au contraire isolé ses signataires, Riek Machar et Lam Akol. Ce discours a formulé en termes plus diplomatiques ce qu’avait déclaré Garang à Sadig lors d’un entretien à huis clos à Kampala (Ouganda) le 22 mai. Sadig avait défendu sa rencontre avec Turabi mais Garang avait apparemment souligné que le maintien de la présence de la SPLA au sein de la NDA pourrait dépendre de la poursuite du soutien des « partis du nord » à la N.D.A. et de son opposition au NIF. Une Europe conciliante Les divergences au sein de la NDA sont l’une des raisons avancées par plusieurs gouvernements occidentaux pour discuter avec le NIF. Les autres principaux facteurs, exploités par le NIF, sont le maintien au pouvoir du mouvement ("au bout de dix ans, le NIF semble devoir rester en place") ; le sentiment (qui est loin de prévaloir chez les Soudanais) selon lequel les inquiétudes américaines concernant les liens du Soudan avec le terrorisme sont exagérées, et enfin des perspectives de profits pétroliers. C’est le NIF qui détient la clé de gros contrats, principalement dans le secteur du bâtiment. Le commerce, l’agriculture et le tourisme viennent compléter ce tableau prometteur. La Chambre de commerce et d’industrie de Paris a publié une brochure au cours de la visite en juin du ministre des Affaires étrangères Mustafa Osman Ismail, dans laquelle le ministre Abdullah Hassan Ahmed décrit le Soudan comme la « corbeille à pain du monde ». Les chiffres de l’ambassade du Soudan laissent penser qu’un vaste marché attend l’investisseur. Les agences françaises de crédit, la DREE et la Coface, observent laconiquement : "A court terme, risque élevé" A moyen terme, risque très élevé. Mais le président de la Chambre de commerce franco-arabe, Michel Habib-Deloncle saluant les projets d’aciéries et de construction d’une nouvelle cité industrielle près de Khartoum, s’est demandé si des garanties de crédit étaient réellement indispensables. "Les Italiens ne jugent pas nécessaires de telles garanties", a-t-il noté, résumant ainsi la campagne de relations publiques du gouvernement soudanais et son espoir de voir les Européens se précipiter pour investir. Au quai d’Orsay, certains s’opposent aux visites des ministres soudanais; De même, les efforts en vue de rétablir des relations entre Londres et Khartoum ont leurs détracteurs au sein du Foreign and Commonwealth Office, à commencer par le secrétaire aux Affaires étrangères Robin Cook. Mais le Sous-Secrétaire au ministère des Affaires étrangères de Khartoum, Hassan Abdin, est venu négocier à Londres cette semaine. La Norvège, généralement considérée comme favorable au Sud, tenterait non seulement d’obtenir le redémarrage des discussions de l’IGAD, mais chercherait aussi à impliquer le gouvernement soudanais dans une réédition de l’accord israélo-palestinien. La Haye tente une opération similaire. La Libye et le Qatar - qui fourniraient tous deux des armes à l’Erythrée - se battent pour négocier entre la NDA et le NIF. L’Egypte manifeste également rapidement son intérêt. Fin juin, Khartoum a de nouveau manié la carotte en proposant l’ouverture de relations diplomatiques avec Israël, pays avec lequel le Soudan reste officiellement en guerre, mais seulement à condition d’une paix réelle en Palestine (il est rare qu’on exige une « paix réelle » pour le Soudan). Tout repose sur le pétrole. Khartoum donne l’impression, à l’intérieur comme à l’étranger, d’être une mine de profit imminente, avec l’opportunité de faire de l’argent. Le FMI a donné un coup de pouce au NIF le 3 juin en publiant une déclaration prudemment enthousiaste sur le Soudan. Ce document de 5 pages, bourré de détails fiscaux et monétaires, ne fait allusion qu’en passant au « conflit intérieur qui détourne les ressources budgétaires d’un usage productif », se félicite du processus de « libéralisation » et ajoute que les relations « difficiles » avec certains pays « ont entamé la confiance du secteur privé ». Nulle part le Fonds ne mentionne le fait que le parti au pouvoir a effectivement « libéralisé » le secteur privé pour mieux contrôler l’économie du pays. Africa Confidential, édition française,
n°334 du 28 juin 1999
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