Numéro 80-81 - Juin - Juillet 1999

 

La politique de Gribouille
 

La visite à Paris du Ministre soudanais des Affaires Etrangères, Mustafa Osman Ismaïl, n’a finalement pas été une visite "banalisée".
Par la voix de son Ministre délégué à la Coopération, Charles Josselin, la France a en effet assuré le Soudan de son intention d’obtenir de ses partenaires européens* la réouverture des crédits de Lomé gelés depuis le coup d’Etat de juin 1989.
La France affirme ainsi désormais sans ambiguïté son rôle de partenaire stratégique du Soudan sur la scène internationale.
A Paris comme à Khartoum, les plus hauts représentants de l’Etat n’ont pas de mots assez élogieux pour dépeindre l’évolution démocratique du régime soudanais, et son rôle positif dans la stabilisation de la région, de la Corne de l’Afrique à Kinshasa en passant par les Grands Lacs **.
La visite à Paris de Sadiq el-Mahdi, l’ex-premier ministre déposé par le coup d’Etat, annoncée pour les jours qui viennent, s’inscrit dans le droit fil de cet engagement français aux côtés de Khartoum ; elle fait en effet suite à la rencontre surprise du mois dernier entre Sadiq el-Mahdi et Hassan el-Tourabi à Genève, destinée à préparer un éventuel retour à Khartoum de Sadiq el-Mahdi.
Pourtant, au Soudan, rien n’a changé qui puisse justifier, sur le plan des principes, l’alliance d’un pays laïque et démocratique avec le régime en place.
La guerre se poursuit sans répit, et ce n’est pas l’arrivée de la manne pétrolière qui va inciter le régime à partager celle-ci avec ses ayants-droit légitimes, les habitants du Sud ou des régions de l’Ouest où se trouvent les gisements. On aura pu noter à ce sujet que, lors des cérémonies d’inauguration du terminal pétrolier d’Al-Bachaïr, les Sudistes affiliés au régime ont eux-mêmes été exclus de la photo de famille qui réunissait Hassan el-Tourabi, Omer el-Béchir et l’ex-dictateur Nimeiri, tout juste rentré au bercail ***.
Le Président du Conseil du Sud, l’ex-chef rebelle Riak Machar, principal signataire des "Accords de paix d’avril 1997", en est à cherche un moyen de fuir le pays, tandis que ses forces sont aux prises avec celles d’un autre rallié à Khartoum, Paulino Matip, pour le "gardiennage" des champs pétrolifères.
Tandis qu’au Sud les bombardements aériens des populations civiles se poursuivent, en attendant le retour prochain de la famine, la situation des libertés fondamentales ne s’est pas améliorée au Nord. Certes, le régime se targue de tolérer une certaine liberté de la presse; mais outre que celle-ci n'a d’abord pour objet que de permettre aux différentes tendances qui se partagent le pouvoir de vider leurs querelles, quel citoyen soudanais ordinaire a aujourd'hui les moyens d'acheter le journal, alors que pour 90 % de la population, le premier souci quotidien est de trouver à se nourrir ? ****
Une anecdote relatée par Le Monde du 15 juin  suffit à se faire du Soudan une idée bien différente de celle que relaie notre diplomatie : un groupe de jeunes gens et de jeunes filles de l’Université de Khartoum ont été arrêtés et fouettés, les filles pour avoir porté des pantalons, et tous pour s’être réunis pour pique-niquer sur les bords du Nil, loisir traditionnel et bien innocent durant la forte chaleur de l’été...
Comme dan le cas des destructions d’églises et du harcèlement des prêtres et des communautés chrétiennes, la répression est menée de façon erratique, aléatoire, sans base juridique précise par des organes de sécurité difficiles identifier. En effet l’Islam, à travers des codes de bonne conduite à géométrie variable, est ainsi brandi à tort et à travers pour maintenir la population dans un état permanent d’incertitude sur ce qui est licite ou non, et sur la sanction qui peut être indifféremment bénigne ou atroce.
Pourtant, derrière cette façade parfois folklorique ou grotesque, le régime possède une rigoureuse cohésion interne, dès lors que ses intérêts vitaux sont en jeu.
C’est ainsi que les négociations en cours au sujet d’un éventuel recours à Sadiq el-Mahdi, ou à tout autre dirigeant en exil, n’auront pas pour résultat un quelconque infléchissement du régime, de même que ses protestations de bonnes intentions à l’égard de la communauté internationale ne l’empêchent pas de demeurer un facteur majeur de déstabilisation pour ses voisins, et bien au-delà.
En l’absence de tout débat public, en France devant l’opinion ou au Parlement, sur notre politique soudanaise, on en est réduit aux conjectures quant à ses sources et à ses motivations.
S’agit-il de partager avec Khartoum une vision commune de l’avenir de l’Afrique ? Ou du rôle de l’Islam dans le monde demain ? S’agit-il de coller aux positions de nos amis égyptiens, qui furent la puissance tutélaire du Soudan jusqu’en 1956, et qui estiment avoir un droit de regard sur les affaires soudanaises, du fait de leur besoin vital de l’eau du Nil ? S’agit-il tout simplement de promouvoir les intérêts de nos entreprises ? Ou bien, last but not least, de jouer quelque mauvais tour à nos alliés américains ?
Ou d’un mélange de tout cela ?
Il est de toutes façons à craindre que ce visage inattendu de notre «Nouvelle politique africaine», sur un terrain bien mal connu, ne porte bientôt les traits d’une politique de Gribouille. 
Klettenberg
* eux-mêmes de mieux en mieux disposés pour des raisons commerciales, à l'égard du régime de Khartoum.

** Comme en témoigne l'engagement de Khartoum aux côtés de la R.D.C. de Laurent Désiré Kabila (voir encadré dans ce numéro)

***Il faut rappeler que c'est Nimeiri qui, lors de la découverte des gisements pétroliers de Bentiu, avait décidé en 1983 de démembrer le Sud et de ne pas construire de raffinerie de pétrole au Sud, pour priver les Sudistes de la ressource qui aurait enfin pu permettre d'entamer un processus de développement économique. Son conseiller privé d'alors s'appelait Hassan el-Tourabi.

**** Les encadrés "suspension de trois journaux" et "journée internationale de soutien aux victimes de la torture" de Reporters sans frontières" montrent la mesure de cette liberté de presse.

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