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Numéro 79 - Mai 1999
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L'évergétisme comme modalité de
construction de l'Etat au Soudan
| par Roland Marchal, chercheur au CNRS in Politique africaine n°73
de mars 1999 Editions Karthala, (22-24 bd Arago, 75013 Paris).
Abrégé par Vigilance Soudan Le Soudan est l'un des pays qui applique largement la philosophie pratique du Fonds Monétaire International. Plus d'une soixantaine d'entreprises publiques ont été privatisées pour le plus grand avantage de la clientèle du pouvoir islamiste. Dans un temps où l'Etat a considérablement renforcé ses moyens coercitifs, les régulations économiques ont été remises en cause. Le FMI a pris acte de ces réformes et malgré une condamnation formelle de la guerre civile, s'est montré favorable à la réouverture de son bureau à Khartoum. Les pratiques d'évergétisme, (VS autrement dit de mécénat) de la société soudanaise sont anciennes. Elles incluaient le don aux dirigeants politiques -souvent leaders religieux des confréries ou quasi-confréries-les décideurs potentiels de l'Etat étant placés sous influence. Elles incluaient aussi des initiatives privées en faveur du bien commun, mettant l'accent sur l'entr'aide et l'auto-suffisance (construction d'écoles etc.). Dans un autre contexte ces pratiques ont exprimé un contre-pouvoir. Dans le Soudan islamiste, à cause d'une conception plus léniniste des islamistes au pouvoir, elles ont permis une consolidation de l'Etat et de l'élite dirigeante. L'actualité des derniers mois en fournit un exemple. Le 20.8.98, les Américains bombardaient une usine à Khartoum Nord suspectée de fabriquer un composant d'un gaz mortel. Son actuel propriétaire, le Soudanais Salah Idriss, travaillait à la banque Nationale Commerciale en Arabie Séoudite ; il aidait son village, ses proches et faisait des dons au chef religieux de la Mirghaneya, président du Parti Démocratique Unioniste. Son destin bascula lors de la liquidation de la banque de Crédit et de Commerce International en 1991. Négociant pour récupérer les avoirs de son employeur, il sauva 442 millions de dollars... Il y gagna la nationalité saoudienne et un capital qui fit de lui l'un des hommes d'affaires richissimes du Moyen-Orient. En 1992, année de la libéralisation économique, il fit une entrée en force sur le marché soudanais- certains journalistes avancent des investissements de 300 millions de dollars (VS: d'abord semble-t-il pour le compte de sa banque, puis pour lui-même). Ses contempteurs disent que 1992 est l'année où des gens plus ou moins recommandables tels Oussama ben Laden s'établirent à Khartoum, (VS: ils disent aussi que les talents de manager de Salah Idriss sont loin d'être à la hauteur de ses talents de négociateur).Il acheta le groupe Bittar, des usines textiles, de fabrication de piles, la Trans Arabia Air Transport, d'ailleurs accusée de transporter du matériel militaire d'Iran vers Khartoum et la joint venture Sudantel/Alcatel. Cette frénésie d'investissements ne fut possible que parce que Salah Idriss verse généreusement son obole à des organisations caritatives mises en place par le pouvoir ou à des fonds comme la caisse de solidarité de la Zakat qui cherchent à enrégimenter les jeunes et les femmes sous l'influence du fort important ministère de la planification sociale. Ce développement de l'évergétisme soudanais est un soutien au régime qui répond à trois grandes fonctions. La première est la concentration du capital dans la classe dirigeante ce qui est utile au fonctionnement du régime, à ses contacts internationaux, à l'animation de ses activités et de plus marginalise l'ancienne classe privilégiée, liée aux partis traditionnels. La seconde est le traitement de la migration vers la capitale de classes sociales jugées dangereuses (VS. déplacés des zones de guerre et autres). En suscitant des initiatives civiques privées dont les comités populaires vérifient qu'elles sont bien conformes aux politiques étatiques, le gouvernement s'est lancé dans une politique de grands travaux, (VS: les résultats dont nous avons souvent parlé sont la destruction de larges pans de bidonvilles, de centres sociaux éducatifs de l'Eglise et l'éloignement vers le désert des personnes déplacées). La troisième est le financement de la guerre. Les dons des milieux commerçants sont de véritables tributs collectés par l'intermédiaire des organisations qui gèrent les grands marchés. Cette générosité fait espérer des faveurs, par exemple lors des pénuries dont la gestion ne sera pas abandonnée à la triste loi de la concurrence. L'évergétisme soudanais traduit une décharge de l'Etat sur les bienfaiteurs privés, une stratégie de recomposition sociale par une action indirecte qui ne lui fait perdre aucune de ses prérogatives antérieures. Vigilance Soudan recommande la lecture du texte original. |