Numéro 79 - Mai 1999

 

Le printemps des hirondelles
 

Ce mois-ci nous a apporté une floraison d’initiatives de paix, et plus globalement, de propositions de règlement de la "question soudanaise".

Elle est due pour beaucoup à l’activisme du Kadhafi nouveau, enfin débarrassé de son embarrassant fardeau de terroriste à l’échelle mondiale, de Lockerbie et d’ailleurs; notre ex-"bouillant colonel" s’est miraculeusement mué en "sage de l’Afrique", qui cherche à se gagner les bonnes grâces de l’Europe et des Etats-Unis, qui ne demandent d’ailleurs pas mieux que de lui donner l’absolution.

On a donc eu successivement une médiation de la Libye et du Qatar, pour réconcilier le Soudan et l’Erythrée, puis une médiation libyenne, également couronnée de succès, entre l’Ouganda et le Congo de Kabila. Enfin, c’est de Tripoli qu’est parti Sadiq el-Mahdi pour rencontrer Hassan el-Tourabi à Genève. Les deux beaux-frères ennemis auraient envisagé les moyens d’amener l’opposition rassemblée dans l’Alliance nationale démocratique, et le gouvernement soudanais, à s’entendre.

Tout cela est bel et bon, et l’on ne saurait trop se réjouir de voir naître un espoir de paix au Soudan, et de retour à la démocratie à Khartoum.

Les chancelleries occidentales ne sont pas les dernières à soutenir ces efforts, d’autant que le pétrole soudanais commencera d’ici peu à être exporté par le terminal de Bachaïr, sur la mer Rouge : le plus grand pays d’Afrique, une fois solvable, offrira des perspectives juteuses à nos entreprises !...

Pour célébrer ce cours nouveau, la France recevra le 7 et 8 juin prochain M. Mustafa Osman Ismaïl, Ministre des Affaires Etrangères soudanais, après plusieurs tentatives avortées (les déplacements à l’étranger des hautes personnalités soudanaises étant soumises à embargo des Nations-Unies depuis la tentative d'assassinat du président égyptien Moubarak à Addis-Abeba en 1995).
Pourtant, une hirondelle ne fait pas le printemps, et nos dirigeants, dans leur traitement du dossier soudanais, feraient bien de méditer les leçons de leur récente mésaventure corse.

En effet, et l’on ne peut s’empêcher d’évoquer un certain parallélisme entre ces dossiers, nous n’avons pu, depuis plusieurs années, que constater à quel point l’information sur la réalité soudanaise arrivait déformée à Paris. Il n’entre pas dans nos intentions de disserter sur les causes de cette désinformation, mais d’appeler l’opinion publique, et, pourquoi pas, nos responsables, à la vigilance, comme l’indique le titre de notre bulletin.
Avant d’en venir aux manoeuvres diplomatiques en cours, il nous paraît donc nécessaire de rappeler quelques faits : 
alors que le régime de Khartoum s’apprête à fêter son 10ème anniversaire, il demeure exécré par l’immense majorité des Soudanais, du Nord comme du Sud. Comment pourrait-il en être autrement, puisque tous, à l’exception d’une poignée de profiteurs du régime, ont vu leur situation matérielle s’effondrer, que les libertés publiques et les droits les plus fondamentaux de la personne humaine leur ont été confisqués et sont, encore et toujours, constamment bafoués, tandis que la guerre civile fait rage, et emporte chaque année son lot de victimes, dont aucune statistique ne vient mesurer l’horreur au quotidien...

la libéralisation du régime n’est qu’un leurre, même si une partie des dirigeants souhaite obtenir des Etats-Unis et de l’Europe la levée des sanctions qui mettent leur pays au ban de la communauté internationale, et sont donc prêts à des concessions. En conférant à leur politique un jour plus fréquentable, ils espèrent mettre à l’abri de toute contestation les fortunes colossales qu’ils ont édifiées en dix ans de trafics et de spoliations. 

Malheureusement, des opérations telles que "la paix de l’intérieur", l’adoption d’une Constitution, la nouvelle loi du 1er janvier 99 sur les associations politiques, ne sont que des trompe l’oeil à usage externe, ou des ouvertures destinées à élargir la base du Front National Islamique de Hassan el-Tourabi, sous la forme d’un Congrès national réunissant tous les prébendaires du régime.

la "paix de l’intérieur" n’a jamais rallié que des seigneurs de la guerre avides d’argent, d’armes et de pouvoir, qui se déchirent aujourd’hui entre eux pour le contrôle des champs de pétrole de Bentiu, ou de la manne déversée par l’Opération Lifeline Soudan de l’ONU.

la Constitution adoptée en 1998, pourtant dûment estampillée "islamique", est constamment bafouée, en l’absence de toute séparation des pouvoirs. Le Chef de l’Etat, le général Omer el-Béchir ne manque jamais une occasion de rappeler que le Soudan est et demeurera un Etat islamique envers et contre tous, et que, venu au pouvoir par la force des baïonnettes, il ne le quittera que par la force des baïonnettes. Il ne se passe pas de semaines sans que soient signalés des arrestations ou des enlèvements de syndicalistes ou de journalistes; mais c’est l’ensemble de la population qui vit sous la menace permanente des services de sécurité omniprésents et omnipotents. Si, pour des politiciens ou des intellectuels en vue, il est désormais possible d’exprimer librement des vues critiques, pour la masse de la population, cela équivaut au mieux à perdre son emploi, au pire à disparaître après d’atroces tortures dans les sinistres ghost houses. 

Les services de sécurité, qui sont chacun à la solde d’un clan différent au sein de l’appareil d’Etat, semblent de plus en plus autonomes. Même des gouverneurs de province psychopathes, sont libres, comme on le voit au Kordofan, au Darfour ou sur la mer Rouge, d’incendier impunément des dizaines de villages, dans de prétendues "chasses aux bandits".

C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’attitude, entre tolérance et soutien, que le régime manifeste à l’égard de la réapparition de l’esclavage à grande échelle, mais aussi les humiliations quotidiennes, appliquées de façon fantasque, à propos de l’obligation faite aux femmes de se voiler, à propos de l’interdiction des fêtes, des danses, de la musique...Ces vexations, ces frustrations qui briment les Soudanais, qu’il soient chrétiens, animistes ou sincèrement musulmans, dans ce qu’ils ont de plus précieux et de plus respectable, ne sont qu’un des moyens de maintenir une atmosphère de crainte et de terreur. Pendant ce temps-là, les dirigeants se livrent à l’abri des hauts murs de leurs luxueuses villas à toutes les dépravations, et la caste d’affairistes qui les entoure vit, intouchable, à des années-lumière du sort de la population. 

Pour comprendre le sens des discussions de paix récentes, il faut donc rappeler que Khartoum a refusé de reprendre sa place à la table de négociations de l’IGAD, le 18 avril dernier. En effet, l'un des préalables de tout accord dans ce cadre régional est l’acceptation par Khartoum de la séparation de la religion et de l’Etat (Déclaration de principes de l’IGAD de 1994*) ; or si le général Béchir a déclaré récemment ne pas voir d’inconvénient à accepter la sécession du Sud (ce qui s’explique par le sentiment qu’ils serait aisé à Khartoum de tirer les ficelles d’un Sud indépendant, déchiré par des querelles tribales ou claniques qu’il lui suffirait d’attiser), il est en revanche hors de question de revenir à un Etat laïque et démocratique, qui priverait le régime islamiste de toute justification.

Mais le passage par Tripoli ou Le Caire, même avec le soutien de Paris ou d’autres capitales européennes moins engagées du côté gouvernemental, n’apportera sans doute pas de solution durable à un conflit qui dure depuis plus de 40 ans.

Quant à l’accord entre le Soudan et l’Erythrée, il ne vaut que dans la mesure où il permet à chaque partie d’épargner ses forces engagées ailleurs ; mais aucun des deux camps ne baisse sa garde, et pour Asmara, l’existence du régime islamiste à sa porte demeure un danger mortel pour la précaire unité nationale. 

La rencontre de Sadiq el-Mahdi et de Hassan el-Tourabi a créé une grande surprise; mais elle se comprend si on l’analyse comme une tentative de deux champions menacés ou déchus de la politique soudanaise de réussir un come back auprès de leurs fidèles respectifs : Hassan el-Tourabi est sévèrement contesté au sein de l’appareil dirigeant soudanais, qui a dans l’ensemble choisi de se ranger sous la bannière d’Omer el-Béchir, partisan d’un accommodement avec l’Occident, pour préserver ses acquis en abandonnant les rêves tourabiens de conquête islamique de la planète. Hassan el-Tourabi, unanimement détesté par le Soudanais de la rue comme instigateur du fatal coup d’Etat du 30 juin 1989, est aussi redouté par les politiciens qu’il a dépossédés et chassés du pouvoir.. Il craint donc d’être sacrifié sur l’autel de la réconciliation nationale, et s’efforce de reprendre l’initiative en contrôlant le processus.

Sadiq el-Mahdi n’est pas beaucoup plus estimé dans l’opinion, car c’est son gouvernement catastrophique, mélange de double langage et d’immobilisme, qui a ouvert la voie à son beau-frère. Uniquement préoccupé de récupérer un pouvoir qu’il estime lui revenir de droit, il serait prêt à apporter sa caution au régime islamiste, mais il lui faut au préalable recouvrer une partie de son crédit au sein du parti Oumma, et s’imposer face à l’Alliance Nationale Démocratique dont il n’a pas pu prendre la tête depuis son évasion du Soudan en fin 1996.Certains observateurs estiment d’ailleurs que les services de sécurité soudanais auraient eux-mêmes organisé le départ de Sadiq el-Mahdi du Soudan, sachant que sa capacité de nuisance ferait merveille pour empêcher l’AND de se structurer en un mouvement d’opposition efficace.

Comme le souligne un article récent**, c’est cette incapacité des Soudanais, et en particulier de leurs politiciens, de dépasser les allégeances et les clivages traditionnels, qui empêche le pays d’avancer vers une solution de ses problèmes. Et c’est hélas, dans cette incapacité de l’opposition qu’il faut chercher la plus grande force du régime en place. Celui-ci n’est au fond intéressé dans toutes ces négociations qu’à gagner du temps, sachant qu’il a désormais peu à craindre de l’opposition en exil ou des pays occidentaux, et qu’en dépit de la guerre qui ravage la moitié du pays, ses affaires prospèrent.
 

Klettenberg

* voir Vigilance Soudan n°20 de mai-juin 1994

** article de Roland Marchal dont nous donnons un abrégé dans le présent numéro.

 
Article suivant
Retour au sommaire
Retour à la page d'accueil française
Retour à la page d'accueil