Numéro 77 - 78 - Mars - Avril 1999

 

Si loin de Pristina
 

Tous les regards sont actuellement braqués sur l'épreuve de force entre l'OTAN et le pouvoir serbe, ce qui n'empêche pas, au contraire, les autres conflits qui déchirent la planète, et singulièrement l'Afrique, de se poursuivre ou de s'amplifier.
Du Sud-Soudan est parvenue la nouvelle de la mort de 4 agents soudanais du CICR, après la libération de deux Suisses de la même organisation qui avaient été capturés par le SPLA. La polémique qui a éclaté à propos de la responsabilité de ces meurtres, que chaque camp se renvoie, vient nous rappeler une réalité souvent négligée : la guerre au Sud-Soudan se déroule sans témoins, et nous ne pouvons pas même imaginer quelles violences, ni quelles souffrances elle engendre, tant pour les civils que pour les soldats qui s'affrontent.
Les média, qui nous rapportent quelques images-choc lors des crises alimentaires les plus aiguës ne visitent que des camps qui n'abritent qu'une petite partie de réfugiés. En effet ces camps n'accueillent que les plus déshérités et ne sont accessibles qu'aux populations qui en sont proches pour une durée qui ne dépasse pas quelques semaines. Ils ne se déplacent qu'à l'invitation d'organisations humanitaires, qui cherchent grâce à eux à sensibiliser l'opinion publique à leur action et à récolter les fonds qui leur sont nécessaires.
Le reste du temps, et sur d'immenses étendues, les zones dévastées par la guerre sont un désert médiatique.
C'est là, un des paradoxes de cette guerre que les ONG elles-mêmes, présentes en nombre sur le terrain, sont soigneusement tenues à l'écart des zones de combat, tandis que "l'Opération Lifeline Soudan", présente depuis dix ans au Sud, s'abstient prudemment de fournir le moindre témoignage sur les atrocités commises par l'un et l'autre camps.
Les accusations échangées mutuellement par la SPLA et le gouvernement soudanais d'atteintes aux droits de l'Homme et de crimes contre l'Humanité, à l'occasion de la visite du Colonel John Garang à Genève, sonnent dans ce contexte comme assez surréalistes : si le gouvernement de Khartoum ne se maintient au pouvoir au Nord qu'en faisant régner la terreur de ses services de sécurité, au Sud grâce aux milices tribales assoiffées de pillages et de tueries et aux contingents fanatisés pour lesquels le Paradis est au bout du Jihad, le bilan de 16 ans d'existence du SPLA n'est hélas, pas beaucoup plus réjouissant.
John Garang est un personnage fort affable en privé et fait montre d'un charisme chaleureux en public, mais son autocratisme l'a toujours conduit à faire peu de cas de la vie humaine. En témoigne certes le sort de tous ceux qui ont osé s'opposer à ses choix au sein de l'organisation, mais aussi le peu d'intérêt qu'il a toujours manifesté pour l'amélioration du sort de la population civile. Encore aujourd'hui, le "Sudan Relief and Réhabilitation Agency" (SRRA) n'est qu'un appendice "humanitaire" du SPLA, et son action est toujours soumise aux considérations politiques et militaires, voire économiques, de l'organisation militaire.
Il serait pourtant très facile de renvoyer dos à dos les protagonistes : comme au Kossovo, l'agresseur est clairement identifiable. La politique constante des gouvernements de Khartoum pour contrôler les ressources du Sud Soudan en éliminant la population autochtone, est du même type que celle des nationalistes serbes. On doit reconnaître que ceux qui refusent la soumission au régime islamiste, quels que soient leurs errements, leur corruption et leur violence, ne sont pas la cause première du conflit ; la guerre a aussi pour conséquence d'empêcher l'émergence de leaders démocratiques au sein de la population du Sud.
Par souci de réalisme et de compétition sur le sol africain, les autorités françaises avec certains alliés de l'OTAN* ont fait le choix de soutenir quelque peu le gouvernement islamiste. Elles feraient bien de méditer que leurs amis de Khartoum, même celui qui est francophone, auraient comme Milosevic et les siens, quelque titres à comparaître devant un Tribunal Pénal International.

Klettenberg

* Un exemple significatif et récent est la réponse que M. Charles Josselin, Ministre délégué à la coopération et à la francophonie, a faite à M. Louis Mermaz, député de l'Isère, le 18 novembre 1998 à Assemblée Nationale: 

"La France s’est beaucoup impliquée dans l’aide au Soudan au travers de différents organismes comme le Secours catholique et l’organisation humanitaire de la Commission européenne ECHO. Pour l’instant elle y a consacré 113 millions de francs. Mais, vous avez raison, la vraie question c’est le rétablissement de la paix. Nous participerons demain, a Rome, à une réunion organisée par l’autorité intergouvernementale pour convaincre les participants au conflit de prolonger le cessez-le-feu. Nous y attachons beaucoup d’importance. Dans le même temps le dialogue renouvelé avec les autorités soudanaises devrait permettre une détente dans la région. Mais la question reste posée de savoir jusqu’où certains doivent continuer à aider des rébellions qui n’ont d’autre effet que de prolonger les souffrances de la population civile". 
J.O. de l'Assemblée Nationale du 18 novembre 1998, page 9156

 
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