Numéro 66 - avril 1998
Toujours l’esclavage

Visite de CSI dans la région nord du Bahr el Ghazal, Soudan,
du 11 au 18 mars 1998
 

Deux représentants de Christian Solidarity International accompagnés de quatre journalistes indépendants ont repris les visites régulières qu’ils effectuent au Soudan du Sud, enregistrant des témoignages sur les razzias d’esclaves et poursuivant le rachat  de ces malheureux pour les remettre à leurs familles. Ci-après un extrait de leur rappart de 16 pages, signé John Eibner et Gunnar Wielbalck.

Objectifs

a - Enquêter plus avant sur l'institution de l'esclavage au Soudan et sur le motif des raids d'esclaves menés par les forces armées du régime du NIF de Khartoum. 
b -  Racheter les esclaves des familles qui n'ont pas de ressources pour le faire. 
c -  Apporter des médicaments d'urgence aux communautés touchées par les raids d'esclaves.... 

Depuis notre dernière visite dans la région du Bahr El Ghazal, en décembre 1997,  le NIF a lancé de nouveaux raids d'esclaves contre la population. Les preneurs d'esclaves, accompagnés de 6 tanks et d'artillerie, gardaient le train militaire. Selon les chefs des communautés locales, le 21 février 1998, quelque 1500 soldats de la PDF, appuyés par environ 1000  soldats de l'armée régulière ont dévasté 8 villages près de Nyambell, dans la région ouest d'Aweil : Wungueng, Pantiit, Aluelachot, Ayakhong, Warawar, Wathnyanng, Kajiik et Pandit. Selon les chefs de communautés locales, ils ont emmené 49 femmes et enfants comme esclaves, tué 37 civils et blessé 8. Les preneurs d'esclaves ont incendié les maisons de 586 familles, soit approximativement 3516 personnes. Les forces armées du NIF ont pillé plus de 5000 vaches. 
Six jours plus tard, la PDF, avec les troupes de l'armée régulière, protégée par un tank, ont attaqué 7 villages au nord-ouest d'Aweil : Wakabil, Luorgel, Aulic, Rualngol, Mabior, Wathmalual et Ariakriak. 
Nous avons vu beaucoup de tukuls calcinés et les conditions de misères de nombreux survivants dans le village de Wakabil. Nous avons parlé avec Akol Akol Majok, qui, avant le raid, était un gros propriétarie de bétail. Il a perdu 850 vaches, 600 chèvres, sa maison, tout son grain et tous autres biens meubles. 12 de ses 38 enfants et l'une de ses 11 femmes ont été pris comme esclaves pendant ce raid. 
Nous avons aussi rencontré une mère totalement sans ressources, Achan Aluk, du village d'Aulic qui avait perdu 4 de ses enfants dans le raid. Leurs noms sont : Garang Deng Hol (un garçon de 11 ans), Lual Garang Hol (un garçon de 11 ans), Deng Deng Hol (un garçon de 7 ans) et Abuk Deng Hol (une fillette de 5 ans). Achan Aluk n'a rien à manger, depuis que les preneurs d'eclaves ont pillé les récoltes des familles et brûlé les réserves de grain. Elle est totalement dépendante de la nature et des autres survivants. Akol Akol Majok l'autorise, elle et d'autres femmes, à manger les mangues vertes de son arbre. Elle dort maintenant parmi les cendres de son tukul calciné. 
La PDF a encore frappé juste au nord de Nyamlell, le 7 mars 1998. Ils ont brûlé 17 maisons, tué 6 civils et blessé 5 autres. Le bétail des villages d'Adhal, Barial Bol, Warcuei et Rorngot a été volé. Les preneurs d'esclaves se sont heurté à une forte résistance armée du côté de la SPLA  et des "unités de protection", formées  récemment par des civils ("gelwing" en dinka), qui opèrent sous le commandement de chefs. La PDF n'est pas parvenue à capturer des esclaves lors du raid du 7 mars. 
Les preneurs d'esclaves capturent habituellement les femmes et les enfants âgés d'au moins cinq ans, bien que des enfants plus jeunes, encore dans les bras de leurs mères, soient eux aussi pris comme esclaves. Les femmes esclaves servent à transporter sur la tête et le dos le butin des ravisseurs. Certains esclaves restent avec ces derniers dans le Nord tandis que d'autres sont vendus à de nouveaux maîtres. La plupart des garçons esclaves gardent les vaches et les chèvres. Les filles et les jeunes femme sont vouées aux travaux domestiques tels que faire le ménage, moudre le blé, aller chercher du bois et de l'eau. La plupart d'entre elles subissent des abus sexuels de la part de leurs maîtres. Il est fréquent que les esclaves soient obligés par leurs maîtres de changer leur identité culturelle et de devenir musulmans. Ceci implique de recevoir un nom musulman et de se plier aux rites islamiques. Beaucoup de garçons sont circoncis lorsqu'ils atteignent l'âge de l'être. Certaines filles et femmes sont soumises à des mutilations génitales rituelles. Lorsqu'un esclave déplaît à son maître ou à sa maîtresse, son sort est habituellement d'être frappé durement. 

Le rachat d'esclaves

Au cours de ce dernier voyage, CSI a racheté 589 esclaves à des marchands du Nord (386 dans le pays d'Aweit East et 203 dans celui d'Aweit West) Nous avons assisté à des scènes émouvantes lorsque des parents et d'autres membres de la famille se sont trouvés réunis avec leurs bien-aimés pris en esclavage. Après avoir embrassé sa fille et le marchand arabe qui l'avait ramenée, un père, Deng Aleu nous a dit : 

J'ai de la peine à croire que j'ai retrouvé mon enfant. Avant, j'étais désespéré, mais je n'avais pas perdu tout espoir. Chaque fois que des marchands venaient avec des enfants, j'allais voir si ma fille était avec eux. Ceci s'est produit de nombreuses fois, mais elle n'était jamais là. Maintenant, elle est revenue. Je suis très heureux, grâce à vous et au marchand. Vous devriez continuer votre travail afin que d'autres enfants puissent revenir dans leur famille. 

Nous avons rencontré un autre père, Geng Geng Dut,  d'Achorou, qui était venu pour emmener à la maison sa fille Akon, âgée de 9 ans. Akon avait été prise en esclavage lors du raid effectué par la PDF contre son village près de Tiomthet, le 30 novembre 1997  (cf. le rapport de voyage de décembre 1997). L'une des trois femmes de Geng avait été tuée lors de ce raid. Trois de ses enfants avaient aussi été pris en esclavage : Deng Geng Geng (garçon de 9 ans), Geng Geng Geng (garçon de 14 ans) et Bol Geng Geng (garçon de 5 ans). Geng n'avait aucune idée de l'endroit où ils se trouvaient : "Dieu seul sait si je les reverrai", soupirait-il. Cependant, il ajouta : "Je suis si reconnaissant que vous ayez racheté Akon". 
Depuis octobre 1995, date à laquelle CSI a commencé à racheter des enfants, notre programme de rachat nous a permis de libérer 1.400 esclaves. CSI rachète les esclaves dans le cadre des accords de paix arabo-dinkas locaux. Ces accords stipulent que les Arabes Rizeiqat et Misiriya doivent faciliter le retour des esclaves, provenant du Nord, vers le Sud. Le prix payé par CSI pour la liberté des esclaves est fixé par les clauses de l'accord, soit 50.000 livres soudanaises. Les marchands du Nord qui ramènent les esclaves dans le Sud sont connus et ont la confiance des chefs de la communauté Dinka. Dans certains cas, les esclaves sont achetés à leurs maîtres ;  dans d'autres, ils sont enlevés sans contrepartie financière. Parfois, les femmes jalouses de certains propriétaires d'esclaves conspirent avec les marchands pour faire échapper des femmes et des jeunes filles esclaves prises comme concubines. Les esclaves ne peuvent être libérés gratuitement, car les marchands ont des frais importants. Parce qu'ils aident la communauté Dinka et respectent les accords de paix, ces marchands sont recherchés par le NIF et risqueraient d'être tués ou emprisonnés s'ils étaient pris. La maison d'un marchand qui avait collaboré au rachat d'esclaves de CSI a été incendiée par les services de la sûreté du NIF et sa famille doit maintenant vivre cachée. Le rôle du CSI dans le rachat d'esclaves n'a entraîné aucune hausse de leur prix et rien ne prouve que les raids ont augmenté à cause de CSI.  Au contraire, il est évident que le NIF a de plus en plus de peine à organiser des raids et que le nombre  d'esclaves capturés diminue. 

De nombreux chefs de communauté ont encouragé le CSI à poursuivre ses efforts pour libérer des esclaves. L'un d'eux, Lual Dau Lual, chef par interim de Marial Bai, nous a dit : 

Le rachat d'esclaves par CSI, c'est très bien. Dans la région, tout le monde soutient votre travail. Votre activité a de bons résultats. Grâce à vous, de nombreux enfants sont revenus chez leurs parents. Mais il y a beaucoup de femmes et d'enfants en captivité. Continuez, s'il vous plaît, et dites au monde de trouver le moyen de mettre définitivement un terme à l'esclavage. 

Conclusions

Nous présentons ici notre liste complète de conclusions, tirées de cette mission et de plus de vingt autres missions d'enquête effectuées depuis 1992. 

1 - Par la force et sous la bannière du 'jihad' (guerre sainte), le NIF insiste pour essayer de transformer ce pays doté d'une multitude d'ethnies et de religions, en un état islamiste totalitaire, ceci contre le gré de la grande majorité de la population , au Nord comme au Sud. 

2 - Les attaques du NIF dirigées contre des cibles civiles, que ce soit des assauts militaires ou la création de conditions de famine et le rejet de l'aide humanitaire, visent à déraciner les communautés ethniques et religieuses qui résistent à sa politique totalitaire, avec notamment l'arabisation et l'islamisation forcées. 

3 - Le 'Jihad' du NIF a eu un effet dévastateur sur la population du Soudan, notamment sur les minorités religieuses et ethniques du Sud, des Montagnes Nuba, du nord du Nil Bleu et des provinces de Kassala et de la Mer Rouge. La mort, la destruction et le déplacement de personnes ont été si massifs dans ces régions, que le NIF se trouve en violation flagrante de la Convention de 1948 de l'ONU sur la prévention et la punition du crime de génocide. (Cette Convention définit comme acte de génocide tout acte tel que tuer les membres d'un groupe, faire subir délibérément certaines conditions de vie à un groupe dans le but de provoquer sa destruction physique, en tout ou partie, et transférer de force les enfants d'un groupe à un autre groupe qui a la ferme intention de le détruire, entièrement ou en partie, qu'il s'agisse d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux). 

4 - Plus d'un million et demi de personnes, en très grande majorité des africains noirs chrétiens et animistes, ont été tués et plus de 5 millions de personnes ont été chassées de leurs foyers, alors que la population de la région du Sud n'excède pas 8 millions de personnes. 

5 - Une très grande majorité des Arabes musulmans dans le Nord sont aussi victimes du NIF. Ce dernier ne représente pas plus de 10% de la population du Nord. Les chefs et les militants de base du mouvement pro démocratique du Soudan, qu'ils soient réels ou imaginaires, sont tués, emprisonnés et torturés dans les infâmes prisons du NIF et leurs "maisons fantômes" (centres de détention). Les citoyens qui ne sont pas des activistes ou des collaborateurs du NIF souffrent de discrimination au niveau de l'emploi, de l'éducation, du logement et des services sociaux. 

6 - Le NIF persécute les chrétiens et les autres minorités religieuses, les reléguant, légalement, au statut de dhimis (citoyens de second rang) ou de Kafirs (infidèles qui sont entièrement hors la loi). Le NIF persécute également les chefs religieux légitimes des communautés musulmanes du Soudan, tels que les chefs des communautés Ansar Et Khatmiyya. 

7 - Le commerce d'esclaves se poursuit sur une grande échelle dans les régions du Soudan contrôlées par le NIF, particulièrement dans le sud du Darfur et du  Kordofan. Le nombre d'esclaves vendus est évalué à plusieurs dizaines de milliers. Les esclaves africains noirs, des femmes et des enfants pour la  plupart, sont contraints d'effectuer du travail domestique et agricole et de fournir des services sexuels contre leur volonté. En retour, ils reçoivent à manger juste de quoi survivre. On leur donne le plus souvent des noms arabes et on les oblige fréquemment à observer les rites musulmans. De nombreuses femmes esclaves subissent des mutilations génitales rituelles. Les esclaves peuvent être achetés et vendus. 

8 - Les raids d'esclaves sont entrepris principalement par des milices constituées en unités de la PDF, avec le soutien logistiques et parfois la participation directe de l'armée régulière. Ils commettent des atrocités telles que meurtres, tortures, viols, pillages, destruction des biens et prise d'esclaves. La cible principale de ces raids est la communauté Dinka dans le nord du Bahr-El-Ghazal. les raids d'esclaves ne sont que l'une des nombreuses armes de guerre utilisées par le NIF pour déraciner les communautés ethniques et religieuses qui résistent à sa politique totalitaire. En font partie l'islamisation et l'arabisation forcées.  

 
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