Numéro 63 - janvier 1998

Nul n'échappe à la flagellation, pas même les avocates

De Khartoum
 

La capitale soudanaise a été récemment le théâtre d'une manifestation féminine pacifiste. Parties d'un quartier commerçant du centre-ville, les participantes se sont rendues d'abord au bureau des Nations-Unies. Elles y ont déposé une requête au nom des mères de lycéens réquisitionnés, puis déplacés vers la zone des opérations militaires, au sud du pays, dans le cadre du service national obligatoire. Alors qu'elles se dirigeaient vers le siège du Conseil des ministres, les 37 manifestantes ont été arrêtées par les forces antiémeutes. Ces femmes, toutes avocates de profession, ont été traduites en justice pour trouble de l'ordre public. Elles ont été condamnées à une amende de 10.000 livres soudanaises (44 ff) et à la flagellation. 

Parmi les nombreuses dirigeantes du mouvement féminin soudanais qui ont été condamnées par ces peines d'amende, se trouvent Niamat Malek, épouse d'Abdel-Khaled Mahjoub, ancien politicien soudanais et secrétaire de l'ex-Parti communiste, et Souad Ibrahim Ahmed, enseignante à l'université de Khartoum et fille d'Ibrahim Ahmed, un leader soudanais. Cet événement a fortement affecté la population. Les rumeurs les plus folles n'ont cessé de circuler, au point d'occulter la vérité. 

Selon le père Féliotaouss, membre de l'Assemblée nationale, "La manifestation était pacifiste et la cause légitime. Tout ce que les manifestantes réclamaient c'était que les enfants retrouvent leurs familles et retournent à l'école. La réaction des autorités était politique, injuste et contraire aux préceptes de l'islam, qui n'ordonne la flagellation que pour les femmes adultères, et non pour des mères réclamant leurs enfants". 

Du côté du gouvernement, Fathi Khalil, président de la commission des droits de l'homme à l'Assemblée nationale - commission constituée sur décision du régime - a défendu la sentence du tribunal. "Il y avait 37 femmes dans une manifestation non autorisée selon M. Khalil. Les forces de l'ordre sont intervenues pour les arrêter et les présenter au tribunal compétent, celui de l'ordre public. Le tribunal a présenté toutes les garanties pour que le procès se déroule équitablement. Après avoir entendu le réquisitoire de la défense, il a condamné ces femmes à la flagellation, une sanction prévue par la loi". Le ministre du Plan, Mohamed Othman al-Khalifa, a soutenu aussi le verdict du tribunal, en avançant que rien ne prouvait qu'il était contraire à la charia (loi islamique). Ali Ahmed Assayed, illustre avocat et membre du comité de défense des accusées, est d'un tout autre avis : "Le procès des manifestantes est une mascarade. De toute son histoire, la justice soudanaise n'avait jamais connu de cas semblable. En effet, les délibérés se sont déroulés en pleine nuit, peu avant l'aube ; les accusées n'avaient donc aucun moyen de se défendre. Sans les efforts déployés pour exiger le présence d'avocats, le procès aurait pu se dérouler sans défense. Il est vrai que la loi adoptée par l'actuel gouvernement de salut interdit l'organisation de manifestations non gouvernementales, a précisé M. Assayed. Toutefois, cette manifestation était pacifiste et menée par des femmes, elle ne pouvait par conséquent porter atteinte à l'ordre public. Son objectif était de présenter une requête aux autorités compétentes. Rien ne justifiait donc tant de sévérité et de brutalité, des agissements étrangers aux traditions soudanaises",  a conclu Ali Ahmed Assayed. 
 

Courrier International n°376, du 15 au 21 janvier 1998, Al Wasat - Londres
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