Numéro 157 - Février 2010


DAR FOUR

 

Conférence à l'INALCO 
Le 14 01 09, à l'INALCO, ex-Langues O, nous avons rencontré cinq conférenciers. Dans leurs exposés, nous reprendrons ce dont nous avions moins parlé. Nous ne citerons pas Géraud Magrin qui nous a entretenu du Tchad.
Le colonel Marc Fontrier évoque les difficultés des armées multinationales. Au Tchad, quoique les Français soient en majorité, les forces internationales ont leurs nationalités mêlées. Ainsi il y a des Autrichiens qui prétendent ne pas se doucher s’il n’y a pas d’eau potable pour le faire. Ils ne se déploient donc pas. Chaque Etat apporte du matériel. Les soldats ne connaissent pas celui des autres pays. La difficulté de coordonner les soldats et les armes est réelle. Les différences de langues ne sont qu’une difficulté supplémentaire.
Marc Fontrier évoque Béchir buvant son whisky amicalement avec les autres chefs d’Etat ; cela n’empêchera pas que pendant ce temps les combats entre eux sur le terrain continueront.


• Jérôme Tubiana, chercheur, est revenu du Soudan fin décembre. Le contexte évolue très rapidement. Maintenant, dans un conflit dit de « basse intensité », les civils sont moins des victimes : les milices janjawid et les rebelles se combattent entre eux. Les Arabes du Nord, dits nomades (alors que dans beaucoup de cas ils ne le sont pas) se sont vus refuser l’aide internationale. Pourquoi ? On ne le sait toujours pas. Désormais, ils ne cherchent plus à soutenir le gouvernement. On assiste à des négociations entre ces Arabes et les Africains. Le gouvernement s’efforce d’établir un consensus à leur encontre. Ainsi les Aballa, Arabes du Nord, ont un passé sulfureux à cause de leur chef janjawid, peu recommandable, Musa Hillal ; leur représentation est donc difficile avec les problèmes de désarmement et de propriété de la terre dont ils discutent avec les africains.
2006 : paix d’Abuja. (Rappelons qu’elle ne fut signée que par Minni Minawi, un chef rebelle Zaghawa - seulement 7 % de la population darfouri - séparé de Abd el Wahid el Nour, aujourd’hui discrédité qui n’aurait que 200 hommes avec lui). On assiste à une fragmentation des groupes rebelles, néfaste aux efforts de paix.
Les tentatives de les réunifier échouent, malgré toutes les démarches des Américains pour lesquels c’est une cause perdue. La communauté internationale convient que, sans passer par la population civile, elle n’obtiendra rien. Il reste Abd el Wahid el Nour (AWN), chef de l’A/MLS, l’armée, Mouvement de Libération du Soudan, dont plusieurs commandants rebelles se sont séparés. Certes, il est le premier à avoir voulu affronter le gouvernement en 2002.
Après une période tranquille, il recommence à se battre en 2009 tout en continuant à refuser les négociations de paix avec un gouvernement qui ne tient pas sa parole. Maintenant, le gouvernement l’attaque. On assiste à deux stratégies différentes appliquées par les deux mouvements principaux les plus anciens. La stratégie d’Abd el Wahid trouve un très grand soutien parmi les déplacés mais est contesté par les MLS de l’étranger. La stratégie du Mouvement pour la Justice et l’Egalité, le MJE, tient la main ouverte aux négociations. Son ascension ressemble à un contrat sans limites. Mais le gouvernement se défend mieux. Le MJE a de l’argent tchadien et une sincérité limitée. On ne peut négocier avec lui sans le faire avec le Tchad qui le subit. Son chef Khalil Ibrahim, un islamiste, tue 699 sudistes civils en une nuit à Juba pendant la guerre de 1983 à 2005, d’où sa réputation douteuse.


Deux types de réconciliation existent aujourd’hui : d’un côté, de grandes conférences inter tribales où le gouvernement intervient pour ses propres intérêts donc, par conséquent, les résultats sont médiocres ; de l’autre, des processus locaux où la rébellion arabe est active. Dans ces derniers, les résultats sont bons pour l’économie et la sécurité locales car Arabes et Africains savent qu’ils doivent cohabiter. Mais ces résultats sont aussi très fragiles, car au moindre événement, tout est détruit.
Une conséquence de la Cour Pénale Internationale, les 13 ONG expulsées alors étaient originaires de France, de Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Pourquoi ?


Pour Fabrice Weissmann, le départ des 13 ONG n’a pas amené la catastrophe attendue, parce que de multiples accords locaux ont été signés. Les diarrhées tuent plus que la violence. Il est donc plus important de faire des latrines dans les camps que quoi que ce soit d’autre. Viols, vols de véhicules, agressions, enlèvements, sont destinés à faire pression sur les internationaux. Ils existent depuis fin 2005 et sont allés en augmentant.
Les camps de déplacés dont plusieurs ne sont pas dirigés par l’Etat sont des zones contestataires. Les rares déplacés qui abattent du bétail ou fabriquent du charbon ne paient pas d’impôts. La vie est moins chère qu’ailleurs et les gens de la ville voisine viennent parfois faire leur marché dans les camps. Ces changements ne sont pas tous pris en compte par les humanitaires.

Bételgeuse


 

Minuad, Guerre   
Deux membres du personnel de la Minuad, venus du Nigéria et du Zimbabwe, capturés et emprisonnés pendant 107 jours ont été libérés mi-décembre sur l’intervention du gouvernement soudanais. La Minuad et le gouvernement soudanais ont signé le 30 décembre un accord-cadre afin d’améliorer la sécurité du personnel et de l’équipement de la mission. Le commandant de la Minuad, le général Patrick Nyamvumba, rappelle la situation explosive malgré l’absence d’affrontements armés. « Les facteurs qui ont provoqué le conflit, de mon point de vue, existent toujours ». Il critique ainsi les déclarations de son prédécesseur, Martin Agwai, sur les conflits de basse intensité. Après des bombardements par l’aviation soudanaise des positions de l’ALS/AW dans les secteurs du Jebel Moon et du Jebel Marra, et aussi des positions du MJE près du Jebel Moon, l’ALS se targue d’avoir repris Gulu, selon l’AFP, le 13 janvier. Elle souhaitait protéger les civils après que la communauté internationale n’ait pas pressé l’armée soudanaise, aérienne et terrestre, d’arrêter d’attaquer les civils. Le 16 janvier, venue dans 200 véhicules, elle a attaqué l’ALS/AW, tuant 18 civils. On ignore pour l’instant la suite des opérations (ST 13, 16/01).
• Résultat du rapprochement soudano-tchadien : 26 ONG étrangères viennent d’être expulsées par le gouvernement soudanais. Le Tchad envisage d’expulser la force internationale de ses terres. « Sans attention sérieuse à la politique tchadienne, le soutien de cet Etat au MJE perpetuera indéfiniment la crise du Darfour ». (Julie Flint)    

 

La paix
Le médiateur en chef, Djibril Bassolé, avait déclaré pouvoir organiser des pourparlers directs entre le gouvernement soudanais et les groupes rebelles au Qatar en janvier 2010. Un atelier avec la société civile se déroula du 19 au 21 janvier (Minuad). Les pourparlers directs devaient débuter le 24 janvier. Abdel Wahid el Nour, leader de l’Armée de libération du Soudan (SLA), en exil à Paris, ne s’y rendra pas. Cette fois-ci, il considère Béchir illégitime. Khalil Ibrahim, le chef du MJE a d’abord considéré qu’il ne devait être invité à ces pourparlers qu’avec Abd el Wahid el Nour. Quand ce dernier a refusé, il voulut ne former qu’un groupe en s’accordant avec les personnes présentes aux pourparlers. Les autorités soudanaises s’y sont opposées. Elles disent que les négociations ne dureront que jusqu’à mi-mars. Après viendront les élections, puis nul ne sait qui sera à la tête de l’Etat, affirment-t-elles dans leur esprit démocratique ! Le président du panel de l’UA sur le Darfour et ancien président de l’Afrique du Sud, Thabo M’beki, avait affirmé :« Les négociations sur le Darfour doivent être achevées avant la tenue des élections de 2010. L’acceptation de la société civile est un immense progrès qui n’eut lieu nulle part ailleurs.» Ses dates semblent présomptueuses.        

 

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Une émigration non-choisie
Trajets de réfugiés du Darfour


Depuis 2005, des réfugiés venant du Darfour arrivent en France. Ils ne sont pas attirés par un eldorado mythique, mais victimes d’une situation insupportable. Difficile de savoir combien ils sont : Zaghawa, Four, Tundjur, Berti, Masalit quittent leur pays d’origine pour demander asile à l’étranger. En France, ils arrivent le plus souvent sans papiers ; ils en auront de provisoires dans l’attente d’une réponse OFPRA et deviendront clandestins quand ils auront été déboutés de leur demande. En majorité de jeunes hommes d’environ 25 ans à leur arrivée, ils ont fui leurs villages ou leurs villes et sont originaires de Geneina, Shangal Tobay, Sheria, Labado, Gereida où s’étaient installés leurs parents, déplacés à la suite des années de sécheresse, entre 1970 et 1985.
Les attaques décrites sont très violentes. Les bombardements mal ou pas ciblés terrorisent la population et ouvrent la voie aux attaques au sol, très rapides, matinales. Les janjawid arrivent en Toyota, en chameau, à cheval, incendient, tuent, violent, volent, cassent les greniers en terre provoquant une grande terreur. Ces hommes ont tué leurs parents, pillé leurs biens.
Enterrer ses morts au plus vite, rassembler ce qui peut l’être et dans un premier temps, se cacher, puis fuir le plus loin possible est leur préoccupation première. Il reste quelques ânes, on récupère son argent caché dans le sol des maison brûlées, on se rend sur le marché que l’on a l’habitude de fréquenter et où on a des connaissances pour trouver un camion qui voudra bien vous prendre, par amitié ou contre un petit travail tel que prendre soin des moutons transportés.


Les réfugiés traduisent tous la peur endurée ainsi que les tortures subies avec beaucoup de pudeur. Car ils sont parfois arrêtés et torturés par leurs geôliers afin d’obtenir des renseignements sur les mouvements rebelles grâce auxquels les attaques des postes de police permettent à certains de s’échapper ; d’autres profitent pour s’évader, de travaux forcés - confection de briques de terre ou collecte de bois - faits à l’extérieur de la prison. La fuite la plus classique : remonter vers le Nord Darfour par l’ouadi Hawar, trouver un ou des passeurs pour traverser le désert libyen à bord de camions. Ce n’est pas sans risques, car des accords passés entre le Soudan et la Libye permettent de renvoyer les réfugiés au Soudan. Si tel n’est pas le cas, ils traverseront la Méditerranée, soit à bord de canots pneumatiques surchargés et arriveront alors en Sicile, soit à bord de cargos qui les amèneront à Marseille avant d’aller à Calais essayer de rejoindre l’Angleterre où ils espèrent se faire un peu mieux comprendre.
Les uns et les autres à cette étape de leur parcours ne savent pas un mot de français. Ceux qui restent doivent affronter les foyers de nuit, attendre des mois et parfois des années pour que leur dossier soit examiné et parfois rejeté, faire un recours pour prouver leur identité, étayer leurs dires et attendre encore avec la hantise que le verdict soit l’expulsion vers leur pays d’origine.
Ils sont peu scolarisés : école élémentaire en arabe soudanais, parfois quelques rudiments d’anglais. Quelques-uns ont poussé leurs études jusqu’au secondaire, aucun n’a fréquenté d’université et certains n’ont connu aucune scolarisation. Les uns et les autres parlent leur langue maternelle - dont ils sont très fiers - et qu’ils transmettent à leurs enfants. Dans leurs échanges avec les autres populations – en particulier sur les marchés – ils utilisent l’arabe soudanais.
Ce sont de petits cultivateurs-éleveurs, qui se déplacent peu en dehors de la fréquentation des marchés de leur région où ils vendent leurs produits. D’autres sont de petits commerçants polyvalents avec une boutique sur le marché. Pour pouvoir seconder leur père, ils ont souvent arrêté leurs études.
Aucun d’eux ne revendique son appartenance à un mouvement d’opposition, ALS ou MJE. Ils sont au courant de leur existence mais considèrent que ce n’est pas leur affaire. Comme ces mouvements comptent un grand nombre de ressortissants de leur ethnie, lors de la répression après les combats, ils sont considérés comme complices et sont les premiers boucs-émissaires. Le petit commerçant qui a fourni aux rebelles armés des pains de sucre est soupçonné de soutenir la rébellion et arrêté.


La première démarche du réfugié dès son arrivée en Europe est le dépôt d’une demande d’asile à l’OFPRA. Elle s’effectue toujours dans de mauvaises conditions. Le réfugié arrive chez nous traumatisé, par ce qu’il a vécu sur place, la perte des membres de sa famille (presque toujours un ou deux : père, femme, frère, soeur), l’incertitude sur le sort des survivants : sa femme, ses enfants, ce qu’il a subi en prison quand il a été arrêté, sa longue traversée pour arriver jusqu’ici et son immersion dans un pays dont il ne comprend pas la langue.
Dans des conditions particulièrement difficiles, il doit rédiger son premier récit dans cette langue avec des ressources intellectuelles qui ne lui permettent pas de discerner ce qui est important aux yeux du pays d’accueil et ce qui ne l’est pas. Il rédige un texte parfois en arabe et celui-ci sera plus ou moins bien traduit. Il répond à des questions, et ses réponses sont plus ou moins bien comprises et transcrites. Car se pose le problème de l’interprète. On fait appel à un arabophone sans tenir compte que l’arabe parlé par un Soudanais n’est pas le même que celui parlé par un Maghrébin. D’où incompréhensions, erreurs signalées par les demandeurs quand ils s’aperçoivent qu’on leur fait dire ce qu’ils n’ont pas dit.
La solution du problème de l’interprétariat permettrait de juger plus équitablement les dossiers et de ne pas désavouer les assertions de l’OFPRA par les conclusions de la Commission des recours (instance d’appel) qui dispose d’un dossier mieux préparé, de l’aide d’un avocat et, après un long et difficile cheminement, d’interprètes choisis en fonction de la langue souhaitée par le demandeur.
La confrontation des conclusions de ces deux instances éclaire : le 27 juin 2005 la demande d’asile d’Adam* est rejetée : « Ses déclarations, sommaires et peu crédibles sur ses origines ethniques et géographiques et sur les persécutions qu’il aurait subies de la part des autorités soudanaises du fait de ses origines ethniques, ne permettent pas d’établir la réalité des faits allégués et le bien fondé de ses craintes en cas de retour dans son pays. » (formule standard).
Le 18 mai 2006 (11 mois plus tard) la décision citée est annulée par la Commission des recours qui considère que : « Les pièces du dossier et les déclarations faites, permettent d’établir que Adam est de nationalité soudanaise et d’origine zaghawa, qu’il est originaire du Darfour, que son père a été tué, qu’à la suite d’une attaque de son village par les janjawid il a dû s’enfuir et a quitté son pays... il craint avec raison d’être persécuté à son retour. »
Aujourd’hui Adam a beaucoup progressé en français, et s’est installé dans une ville où il a retrouvé des Soudanais. Il est intérimaire dans une société de nettoyage, et se débat pour faire venir sa femme et son fils au titre du regroupement familial. Ils sont encore à Nyala. Ce n’est pas fini.
     

* Le nom a été changé.

 

Marie-José Tubiana

 

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