Numéro 154 - Mai - Juin 2009

Béchir, vingt ans après

L’ex-président Gaafar al-Nimeiri est mort en mai, presque 40 ans jour pour jour après son coup d’état de 1969. Il fut chassé en 1985 par le peuple qui élut Sadiq el-Mahdi, lui-même renversé en 1989 par Omar al-Béchir. Le 30 juin 1989, tôt le matin, mon mari et moi écoutons sur Radio Omdurman la déclaration des acteurs d’un coup d'État. Nous sommes surpris, c'est la première fois qu'au Soudan une prière ne précède pas un communiqué important, même les communistes se plient à cet usage ! Les gens du Nord commencent par Bismillah el Rahman el Khahim, les Sudistes par le Notre Père… Nous savons bien sûr que le gouvernement de Sadiq el-Mahdi, après beaucoup d'hésitations, s'est mis d'accord avec le Parti national démocratique et le MLPS, favorables à la paix qui doit débuter dans quatre jours – même si, le 6 mai dernier, Hassan el-Tourabi s'est fâché et a parlé de guerre totale. Les auteurs du coup d'État prétendent faire la paix plus vite que ceux auxquels ils viennent d'arracher le pouvoir.Nous partons travailler, la rue est tranquille.
À notre retour, à 3 heures, nous voyons l’un et l’autre de très jeunes gens en uniforme, à la barbe et à la moustache tendres : aucun doute, ce sont des Frères musulmans. Le chef d'État est le général Omar el- Béchir. L'ambassadeur d'Égypte affirme à ses collègues que le coup d'État est l'oeuvre de gens gentils, efficaces, etc. Il est rappelé immédiatement dans son pays. Je n'ai plus jamais entendu parler de lui mais certains m’ont assuré qu'il était un frère musulman caché. La radio mentionne qu'Hassan el-Tourabi est en prison. Nous apprenons quelques jours après, par des amis bien informés, qu'il y passe ses journées, bien nourri, bien logé, et s’en va la nuit conseiller Béchir – ce que lui-même racontera une dizaine d'années après.
Béchir interrompt immédiatement le processus de paix avec le Sud. Il relance la guerre, « épure » la fonction publique et l’armée, torture les musulmans qui ne sont pas, comme lui, des Frères musulmans – terme que l'on n'utilise plus. Les « païens », les chrétiens, sont les seuls à devoir se convertir sans être obligés de devenir frères musulmans. Les partis, les syndicats, tout est interdit. Même la possession d'argent étranger chez soi est passible de la peine de mort.Chacun vit médiocrement, très médiocrement, ou de façon horrible.
Ussama ben Laden, invité au Soudan, y passe des années et s'enrichit. La guerre continue, les bombardements, les horreurs. En 1999, le pétrole commence à être exporté et depuis cette date, le clan présidentiel et d’autres Soudanais proches du pouvoir font fortune. Béchir se brouille avec Tourabi qui subit de longues périodes de détention et d’assignations à domicile.
Plus de dix ans après son coup d'État, Béchir affirme que la paix était le premier objectif en vue duquel son parti a établi un « choix stratégique ». En 2005, après de longues négociations, le Comprehensive Peace Agreement (CPA) est signé entre l'État soudanais et le MLPS, mettant un terme provisoire à 20 ans de guerre : cet accord prévoit des élections, la démarcation de la frontière Nord Sud, le référendum sur l'indépendance du Sud en 2011.On en voit aujourd’hui le résultat… Pendant ce temps, la guerre du Darfour a commencé mais les Occidentaux attendront la signature du CPA pour intervenir.
En mars dernier, la CPI a lancé un mandat d'arrêt contre Béchir pour sept crimes de guerre et crimes contre l'humanité au Darfour.Depuis 1999, le clan de Béchir a fait fortune, et quelques autres aussi.

Simone Dumoulin

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