Numéro 154 - Mai - Juin 2009

Des hommes d'Église appellent au secours.
À Washington et à Doha, des pourparlers infructueux.

Le Conseil mondial des Églises se déclare extrêmement préoccupé par l’éventualité que l’Union européenne suspende son aide au développement après que le Soudan lui ait signifié son retrait des Accords de Cotonou (voir p.4).

De passage à Paris,une délégation du Sudan Council of Churches (SCC),qui regroupe catholiques et protestants,a alerté sur le fait que, sans aide internationale, le Comprehensive Peace Agreement (CPA), signé en 2005 entre le Nord et le Sud, ne serait pas appliqué. Il doit se conclure en 2011 par un référendum d’autodétermination qui aura lieu quelques mois seulement après les élections nationales, repoussées de 2008 à 2010. Le Sud refuse les résultats du recensement qui s’est déroulé avant que le tracé de la frontière avec le Nord n’ait fait l’objet d'un accord. Les chiffres ayant été publiés un an après, il soupçonne Khartoum de les avoir truqués et l’accuse de limiter l’information auminimum: les citoyens qui ne se seront pas faits inscrire sur les listes électorales dans les délais prévus ne pourront pas voter. Les opposants ne sont,pour l’instant,pas autorisés à se présenter.Le gouvernement assure que tout est parfait mais il ne faut pas le croire : à Khartoum, le mot d’ordre est : « Couvre tes amis musulmans ».

Il est à craindre que la guerre ne reprenne et ne s'étende à toute cette région d'Afrique,ce que l'Église a toujours redouté.Les tensions viennent de l'absence d'unité nationale,des désaccords sur ce que devrait être le Soudan (État islamique pour les uns,multiconfessionnel pour les autres), ou sur le degré d'autonomie à accorder au Sud. Le CPA prévoyait la réconciliation entre ethnies ennemies. Seule les Églises s’en préoccupent mais les ONG ignorent leur travail et leur connaissance du terrain.Les Sudistes ne parlent pas de paix mais de guerre. Leurs autorités sont massivement corrompues et la commission anti-corruption ne peut rien faire, en dépit des bonnes résolutions. La société civile ne sait pas à combien s’élèvent les revenus pétroliers et leur impact sur la région est dérisoire. Les problèmes de sécurité seraient dus au fait que la Constitution,qui reprend les anciennes lois, stipule que la terre appartient aux communautés.Celles-ci peuvent la donner au gouvernement mais les populations ne semblent pas très motivées : elles acceptent qu'une famille s'installe sur leurs terresmais pas tout un clan. Pendant la guerre, les déplacés ont été accueillis en grand nombre.Certes, chacun se sent propriétaire de la terre commune,mais tout le monde est prêt prêt à aller chez les autres. Les éleveurs mènent leur bétail paître sur des terres cultivées et les récoltes sont dévastées. Le Sud regorge d'armes mais le désarmement est loin d'être achevé. Les chefs tribaux se sont rassemblés pour demander qu’il ait lieu partout le même jour, sinon ceux qui auront conservé leurs armes attaqueront ceux qui n’en auront pas. S'il y a une guerre avec le Nord, que ferons-nous sans armes,disent les gens ? Personne ne fait confiance au gouvernement.

Le 24 juin, les États-Unis ont réuni àWashington des délégués duMouvement de libération du peuple soudanais (MLPS) et du Congrès national (CN) pour étudier les moyens d'accélérer l'application du CPA. Cette conférence se voulait une illustration du dialogue constructif instauré entre l'administration Obama et le Soudan.Pour ScottGration,envoyé spécial du Département d'État, cette nouvelle approche devrait « aider à négocier un cessez-le-feu au Darfour et permettre aux déplacés et aux réfugiés de regagner l'endroit de leur choix sans avoir à craindre pour leur vie, leur sécurité ni leur dignité » – une position proche de celle d'Abdel Wahid Al-Nour, chef en exil de l'Armée de libération du Soudan (ALS).Gration espérait que la conférence deWashington amorcerait le règlement des querelles au sujet des élections,du recensement, du partage des richesses, de la région disputée d'Abyei, et de la préparation du référendum.Mais elle a été un échec total.Au mêmemoment en effet,les parlementaires duMLPS et duCN(80% de l'Assemblée à eux deux),qui avaient commencé à débattre des lois sur la Sécurité nationale et sur le référendumde 2011,se séparaient jusqu'en octobre sans être arrivés à un accord. Pour le président du Parlement,membre du CN, il n'est pas question de voter une loi qui faciliterait la sécession. Or, le CPA ne prévoit aucune possiblilité de reporter le référendum.Ne pasmodifier les lois qui régissent actuellement les agences nationales de sécurité revient donc à interdire toute possibilité d'élections libres.N'est-ce pas la chronique d'une guerre annoncée ?

En France, le ministère des affaires étrangères intervient quand le conflit s'embrase à nouveau entre le Tchad et le Soudan, comme enmai dernier.Pour le reste, la France semble déléguer toute autorité à l'émir du Qatar, alors que les pourparlers de Doha tournent à la mascarade : l'ALS d'Abdel Wahid Al-Nour, principal défenseur des civils Darfouri africains, refuse d'y participer ; le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE) de Khalil Ibrahim, financé par le gouvernement tchadien,passe son temps à combattre sur le terrain tout en entrant et en sortant à son gré des discussions ; les autres groupes darfouri représentés sont de minuscules factions, sauf celle de Minni Minawi,proche du gouvernemnt ; quant à ce dernier, il ne fait bien sûr aucune proposition digne de considération.

Dans la région de la 4ème cataracte inondée par le barrage de Mérowé, les quelque 50 000 paysans déplacés d'autorité n'ont jamais reçu l'eau qui leur avait été promise et, pour la troisième année consécutive, les moissons sont une catastrophe. Fin mai, de très nombreux mécontents ont bloqué la route Khartoum- Dongola et la police a tiré sur les manifestants. Depuis, nous n'avons pas de nouvelles.

Deimos et Elias

Article suivant
Retour au sommaire
Retour à la page d'accueil française
Retour à la page d'accueil