Numéro 153 - Mars - Avril 2009

 

Dar Four

CPI : Cour pénale internationale ; Minuad : Mission des Nations Unies au Darfour ; Minucart : Mission des Nations Unies en République centre-africaine et au Tchad ; Minus : Mission des Nations Unies au Sud-Soudan ;; UE : Union européenne ; UA : Union africaine ; USA : États-Unis d'Amérique ; PC : Parti du Coingrès national; FAS : Forces armées soudanaises ; GoS : gouvernement du Soudan ; GoSS : gouvernement du Sud-Soudan ; ALS/AWN: Armée de libération du Soudan / Abd el Wahid al-Nour ; ALS/MM : Armée de libération du Soudan / Minni Minawi ; MJE : Mouvement pour la justice et l'égalité ; MLPS : Mouvement de libération du peuple soudanais ;

Au sud, au nord, à l'ouest… – Située à 80 km de Nyala (Sud-Darfour), Muhageria est disputée par les nomades Maaliya et les réfugiés Zaghawa. Le 15 janvier, le MJE a pris le contrôle de cette localité tenue depuis 2004 par l'ALS/MM. Les FAS ont contre-attaqué, bombardant les villages alentour, détruisant la base de MSF et provoquant la fuite de 3000 résidents ; depuis Paris, Abdel Wahid al-Nour demandait une véritable interdiction des vols au-dessus du Darfour pendant que, sur le terrain, l'interprète du MJE rapportait l'arrivée de janjawid dans la région (voir VS 152). Le 1 er février, le GoS ordonnait aux 190 Casques bleus auprès desquels 5000 civils avaient trouvé refuge de quitter la ville encerclée par des tanks. «  Nous sommes là pour protéger les civils. Imaginez un peu ce qui se passerait si [nous nous retirions] en laissant ces milliers de personnes livrées à elles-même  », a rétorqué leur porte-parole. Ban Ki-moon et Djibril Bassolé, médiateur nommé par les NU et l'UA, ont poussé le chef du MJE à formuler une proposition honorable : quitter la ville à condition que la Minuad y reste et que ni le gouvernement, ni ses milices, ni l'ALS/MM n'y entrent – une offre «  inacceptable  » rejetée par le ministre des Affaires étrangères alors que le gouverneur du Sud-Darfour garantissait l'accès de l'aide humanitaire aux populations démunies.

Le 18 février, l'ALS/MM a perdu 27 de ses 30 véhicules en affrontant le MJE à Thabit, à 40 km d'El-Fasher. L'incident est survenu après une attaque de l'ALS/Unity, commandée par Abdallah Yehya. Elle suivait une enquête de la Minuad ayant mis en lumière la disparition de 2000 têtes de bétail qui auraient dû paître autour de Wada'ah, la présence de douzaines de carcasses d'animaux tués par balles dans les faubourgs de cette localité située à 90 km au sud-est de la capitale, et surtout celle de monticules de terre abritant les sépultures collectives récentes de 45 villageois. Dans la ville même, des bâtiments et équipements publics, des boutiques, des maisons et des huttes ont été incendiés et le marché aurait été pillé.

À la mi-février, dans l'ouest du Jebel Marra, près de 3000 soldats appuyés par 2 Antonov, 2 Mig 29 et 6 tanks ont fait mouvement vers les positions du MJE (ST 15/01, 15/01, 24/01, 25/01, 26/01, 27/01, 12/02, 13/02, 10/02, 11/02, 12/02, 19/02 et 20/02 ; www.sudanjem.com ; http://af.reuters.com  ; http://www.un.org).

 

Soudan/Tchad – Le 20 février, 11 soldats et 17 rebelles – parmi lesquels, selon le porte-parole de l'armée, un officier de la Garde républicaine tchadienne – ont péri dans un affrontement mettant aux prises les FAS et le MJE à Donkey Shatta, au sud-ouest du Darfour. Depuis le début de l'année, l'embellie annoncée à l'automne s'est nettement assombrie. Le Tchad soupçonne le Soudan de vouloir le déstabiliser et accuse Khartoum de soutenir l'Union des forces de résistance, qui vient de se donner pour chef Timan Erdimi – un cousin du président Idriss Deby, Zaghawa comme lui.

Le MJE prétend avoir la capacité de lancer toutes les attaques voulues sur le territoire du Soudan sans que personne ne l'arme ni ne le manipule – démentant les accusations émises par Khartoum contre Ndjamena. La situation s'est envenimée à la fin janvier – Béchir relayant ces accusations auprès des dirigeants libyens et sénégalais au sommet d'Addis Abeba, Débry affirmant, sur le site internet de la présidence tchadienne, que la guerre était déclarée. Le Soudan a refusé de délivrer un visa d'entrée sur son territoire à Goukouni Eddeye, ancien chef du Front de libération nationale du Tchad et ancien chef de l'État tchadien, porteur d'une initiative de paix soutenue par le président gabonais Omar Bongo Odimba. À la mi-mars toutefois, le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar a annoncé la reprise des pourparlers entre les deux pays sous l'égide de la Libye. Par ailleurs, 5500 casques bleus de la Minurcat ont pris la relève de l'Eufor dans l'est du Tchad – où 290 000 réfugiés soudanais, 180 000 déplacés intérieurs et près de 700 000 représentants des communautés d'accueil ont besoin de nourriture, d'eau et de soins (ST 26/01, 29/01, 30/01, 31/01 ; Reuters, 10/02 ; Panapresse, 10/03 et 16/03 ; http://www.operationspaix.net ).

 

Minuad – Alain Le Roy, secrétaire adjoint des NU aux opérations de maintien de la paix, a réaffirmé la détermination des NU à renforcer la capacité de l'UA à assumer de telles missions à travers le continent africain. 940 soldats égyptiens vont bientôt renforcer la Minuad.

En mars, la situation s'est apaisée au Darfour malgré une recrudescence du banditisme dans l'ouest, autour d'El-Geneina, et le rassemblement d'effectifs militaires sur la frontière avec le Tchad. Le 23 mars, des inconnus ont battu avant de le tuer Adam Khatir, un aide soudanais qui assumait de grandes responsabilité dans le réseau international de l'ONG Formation agricole et rurale (ST 22/01, 23/01 et 31/01/09 ; http://www.un.org ; http://www.operationspaix.net ).

 

L'ambition du MJE et les ambiguïtés des pourparlers de Doha – Pour son porte-parole Ahmed Hussein Adam, «  le [futur] système politique doit embrasser, et pas seulement reconnaître, la diversité, religieuse, ethnique ou culturelle, qui fait notre pays. Nous ne voulons pas d'un Soudan qui serait seulement arabe ou islamique, mais [qui] engage le pays sur la voie de la démocratie et de la liberté . » À la mi-janvier, il s'interrogeait encore sur les pourparlers qui allaient s'ouvrir au Qatar : «  Pourquoi maintenant, et pourquoi le Qatar ? Ils sont très loin du Soudan et ils n'exercent aucune sorte de responsabilité ni de rôle dans le conflit qui se joue depuis 2003. Et pourquoi maintenant ? Juste pour permettre à Béchir d'échapper à un mandat d'arrêt de la CPI ? […] Aussi irons-nous, mais en insistant sur le rôle-clef que doit jouer la communauté internationale dans la médiation ­– les USA, l'UE, aussi bien que la Grande-Bretagne, la France et la Norvège […]. Notre position est très claire : il s'agit d'un processus politique dont l'objectif n'est pas de sauver Béchir, mais de comprendre le problème du Darfour, son amplitude, son arrière-plan, ses racines . » Interrogé sur la perception, dominante en Occident, de son mouvement comme appartenant à la sphère islamiste, Ahmed Hussein Adam, voulant faire oublier que ce fait avait été annoncé dans les tout débuts, répond fermement qu'il n'en est rien et que la plupart de ses militants n'appartient à aucun parti : «  C'est pourquoi nous avons fondé le MJE. Nous cherchons à établir une ère de paix au Soudan et sommes en train de nous transformer en un parti politique qui jouera le jeu politique, le jeu démocratique. […] Il n'y aura pas de solution militaire au conflit du Darfour. Le gouvernement ne croit pas à une solution politique, le gouvernement ne croit pas en la démocratie […] Que les déplacés puissent rentrer chez eux est notre principal objectif mais il ne sera atteint qu'une fois taries les sources d'insécurité et de terreur, qu'il s'agisse des janjawid ou des autres milices manipulées par le gouvernement, voire de l'armée régulière ou des forces de sécurité. […] Nous approuvons pleinement le CPA [… Toutefois ] le pays est divisé entre le Nord et le Sud. Le Darfour appartient au Nord, les Darfouri représentent 20 % de sa population – aussi voulons-nous notre part, de pouvoir et de richesses . » Mais, s'il envisage des consultations avec le MLPS, Ahmed Hussein Adam se montre beaucoup plus rigide à propos des autres groupes rebelles du Darfour : «  Je ne crois pas qu'il y en ait tant que cela. Sur le terrain, la situation évolue vers un mouvement dominant. Et le MJE est, politiquement et militairement, celui qui représente le mieux la diversité ethnique et politique du Darfour dans son entier et pas seulement de ses sous-régions . »

En dépit de sa fragilité notoire, le « processus de paix qatari pour le Darfour » est la première tentative de percée depuis trois ans. Djibril Bassolé a été désigné sans équivoque par le Conseil de Sécurité au titre de médiateur des discussions exploratoires entamées le 10 février à Doha. Le Qatar s'est prévalu de sa position d'hôte pour prendre l'avantage et le processus initié par lui a pu aller aussi loin seulement parce qu'il servait ensemble, mais sans doute accidentellement, les intérêts contradictoires du régime de Khartoum, du MJE et de la Ligue arabe. L'ALS/AWN, le mouvement le plus représentatif de la société darfouri, a décliné l'invitation qui lui était faite d'y participer tant qu'un cessez-le-feu effectif n'aurait pas été instauré. Les Darfouri se rappellent en effet le désastreux précédent de Sirte en Libye en 2007 qui ne dura que deux jours. Auparavant, l'échec enregistré à Abuja (2006), qui se solda par la décision catastrophique d'avaliser un accord entre Khartoum et l'ALS/MM, aggrava le fractionnement de la rébellion d'une part, l'insécurité générale de l'autre.

Le MJE, qui ambitionne de jouer dans le champ politique national, vante sa capacité militaire sur le terrain mais s'avère incapable de protéger les civils des brutales contre-attaques de Khartoum ou des janjawid que suscitent ses attaques irresponsables. Au lieu de tirer la leçon d'Abuja qu'il aida à donner – rien ne se fera si les groupes rebelles n'arrivent pas à s'unir en surmontant leurs différences – il veut être le principal, sinon le seul interlocuteur du gouvernement.

L'Égypte, la Libye et, à un moindre degré, l'Arabie Saoudite, militent contre l'internationalisation de la catastrophe et se bagarrent entre eux à ce propos : l'Égypte, qui a des vues hégémoniques sur le Soudan dans son entier et s'oppose à une possible sécession du Sud, voit d'un mauvais œil l'intervention du Qatar intervenir dans son pré carré. Pour sa part, l'émirat voudrait se faire reconnaître comme un «  honnête courtier  » diplomatique dans le monde entier ; rares sont les Darfouri à avoir oublié qu'il fut, au Conseil de Sécurité (2006-2007), un supporter inconditionnel de Khartoum. La Jordanie, seul État arabe signataire du Statut de Rome avec les Comores et Djibouti, se distingue en affirmant qu'elle remplira ses devoirs vis-à-vis d'elle.

Le régime soudanais tire bien sûr les marrons du feu : accueilli par un pays arabe bien disposé à son égard, protégé par les divisions rebelles du risque d'avoir à négocier avec un front uni, il lui suffit de participer aux négociations pour renforcer sa réputation. Pour leur part, les Darfouri n'ont rien oublié de sa capacité de manipulation, de sa mauvaise foi, de son mépris constant de la parole donnée. Le 12 novembre 2008, Béchir s'est attiré les félicitations internationales en annonçant un «  cessez-le-feu immédiat et inconditionnel  » au moment où il envoyait ses avions bombarder des civils. En venant à Doha, il tente de recadrer le débat ouvert en juillet dernier par le Procureur général de la CPI sur l'alternative biaisée Paix ou Justice – avec la complicité active de la LA, de l'UA ou de l'OCI et celle, d'une naïveté délibérément obtuse, de quelques analystes occidentaux.

Le 17 février, le GoS et le MJE ont signé un «  Accord de bonne volonté et d'établissement de la confiance pour le règlement du problème au Darfour  ». Les deux parties se sont engagées à faire du processus de paix une stratégie prioritaire, à procéder à l'analyse exhaustive des racines du conflit, à prendre toutes les mesures nécessaires pour créer un environnement favorable permettant de le résoudre, notamment : a) en s'abstenant de harceler les civils déplacés ; b) en assurant l'arrivée de l'aide et des secours qui leur sont nécessaires ; c) en procédant à un échange de prisonniers. Pour élaborer un canevas permettant la fin des hostilités selon des modalités précises dans le temps le plus court possible, elles promettent de maintenir des représentants à Doha jusqu'au terme des discussions. En mars, la situation s'est nettement calmée sur le terrain.

Que va-t-il advenir maintenant ? Le MJE a suspendu sa participation aux pourparlers de Doha pour signifier son désaccord avec la décision d'expulser des ONG suspectées d'avoir collaboré avec la CPI: les autorités ont affiché la volonté de «  soudaniser  » l'aide humanitaire et l'annonce que toutes les organisations étrangères devraient être parties avant la fin de l'année. Une semaine plus tard, le Conseil de Sécurité cautionnait ces mêmes pourparlers ! (ST).

 

Béchir s'est rendu au sommet de la Ligue arabe prévu fin mars au Qatar , contrairement à l'avis d'un nombre croissant de personnalités proches de lui. Al-Tayib Mustafa, directeur du journal pro-gouvernemental Al-Intihaba , n'a ainsi pas hésité à écrire : «  Nous vivons dans un monde immoral, un monde de pirates, de menteurs et d'hypocrites  », pour lesquels il n'est pas « p lus difficile d'intercepter un avion en vol que de prendre une terre par la force et de la coloniser en tuant et en déportant des millions de personnes  ». Le Quai d'Orsay avait-t-il parlé trop haut des conséquences de ce voyage ? Après, Béchir, pour se venger, s'était rendu en Érytrée, en Égypte, et en Libye (ST 21/03 et 27/03) .

 

Coup sévère pour Minni Minawi , Abd el Jabbar Dosa a quitté l'ALS/MM et renoncé au Fonds de reconstruction et de développement du Darfour au motif que «  l'accord d'Abuja n'a permis ni de cesser de verser le sang, ni de restaurer la paix, ni de débloquer les 700 millions de dollars promis  » (ST 27/03) .

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