Numéro 144 septembre - octobre 2007

 
 

Vagues scélérates

D es vagues gigantesques de trente mètres ou plus naissent de la conjonction d'autres, de taille normale. Elles coulent souvent les navires, on les dit scélérates. Mutats mutandi, c'est ce qu'il semble arriver au Soudan.

Le président Béchir nomma à la tête du Darfour Nafi' Ali Nafi', son assistant. Faucon très influent, il fut longuement chef de la sécurité aux débuts du régime et auteur de très nombreuses atrocités, hélas pas connu pour savoir composer. Béchir a aussi nommé président d'une Commission des droits de l'homme, Ahmed Haroun, ministre des Affaires humanitaires, patron des camps de déplacés et des ONG, l'un des deux inculpés par la Cour Pénale Internationale (CPI). Les exactions s'y perpétuent. Khartoum a invité trente mille arabes nigériens, tchadiens et maliens à s'établir sur les terres africaines d'où ont fui les déplacés.

 

La France et l'Angleterre ont dû abandonner plusieurs points de leur projet de Résolution sur la Force hybride Nations-Unies/Union Africaine (NU/UA) pour avoir l'agrément sino-russe. Même la protection des civils est en pointillés :la Force ne désarmera pas les janjawid ; son droit de protéger les civils ne s'étendra qu'aux zones qu'elle occupera et elle le partagera avec le gouvernement soudanais, féroce envers eux.

La Résolution finale donnait la préférence, sous les ordres des NU, à des troupes africaines d'une capacité compatible avec le niveau onusien. Après une visite à Béchir et sans consulter les NU, qui dirigent la Force et règlent la facture, Alpha Konare, le chef de l'UA, prétendit que l'Afrique fournirait toutes les troupes. Les experts déclarèrent que les africains n'avaient ni armées ni polices qualifiées ou efficaces. Le Soudan menace de repousser le déploiement de la Force. Comme l'écrit sur le site Sudqn Tribune, Wasil Ali :  «  La ligne fine séparant les positions de l'UA, une organisation régionale, de celle du gouvernement soudanais, partie au conflit, s'est érodée.. Pour le Soudan , les africains sont plus faciles à manipuler ; ils n'exposeront pas ses méfaits au monde en prenant des positions favorables à son égard... Auparavant l'UA avait demandé le commandement de la force hybride,... une demande sans précédent, étant donné ses échecs passés. Sans consultations, elle nomma commandant en second le général rwandais Karoke, accusé de crimes de guerre... La CPI s'est efforcée sans succès de signer un accord de coopération avec l'UA. La faiblesse de Ban Ki-Moon est extrême... »

 

L'UA fut d'une solidarité sans faille avec le Soudan pour imposer les principes de négociations de paix que nous avons souvent fortement critiqués. Les médiateurs, personnalités et Etats, furent nommés sans consulter les insurgés ; la feuille de route de Salem Ahmed Salem est très encadrée (VS n°143) . Le plus important chef de l'opposition, Abd el Wahed el Nour, dirigeant du Mouvement de Libération du Soudan (MLS) refuse de négocier sans cessez-le feu général. Récemment, Béchir promit de l'instaurer lors des négociations. Promesse qui ne l'engage à rien. Il ajouta qu'il serait limité aux seuls négociateurs. Qu'arrivera-t-il aux camps de déplacés ? Depuis, les NU bâclent, sans accorder ni délai, ni appui sérieux aux rebelles du MLS pour leur unification. Les négociations sont prévues le 27 octobre en Libye, Etat qui a pressé le Soudan de rejeter les forces onusiennes. Qaddafi soutint naguère militairement les arabes du Sahel, depuis il parla toujours de sanctionner les rebelles et utilisa des motivations financières pour promouvoir la multiplication de leurs factions. Sans s'interroger sur ses responsabilités, Béchir doute du succès : les factions sont trop nombreuses et ne représentent pas les groupes armés. Les Américains menacent les rebelles de sanctions s'ils ne se rendent pas en Libye. Ils l'avaient déjà fait pour la non signature d'Abuja, qu'ils justifient désormais.

Concluons avec Wasil Ali : «  Il est temps que la communauté internationale et les défenseurs du Darfour réalisent que l'UA et Khartoum sont les deux faces de la même médaille. L'UA agit comme mandataire du gouvernement soudanais ; elle rend la vie plus difficile au peuple du Darfour en retardant le déploiement de la Force de maintien de la paix, en réduisant son activité et en agissant dans la recherche de l'accord de paix comme médiateur partial. Nous devons dépasser les clichés félicitant l'UA pour le travail fait au Darfour. La crise humanitaire ne peut être piratée par quelques hommes de l'UA dont le seul intérêt est de faire plaisir à un côté aux dépens de l'autre. »

 

S alva Kiir surprend en délégant une part importante de ses pouvoirs, dont certains ont des incidences financières, à son vice-président Riek Machar. Les problèmes du Sud-Soudan sont toujours les mêmes, le développement, la sécurité, la corruption et par dessus tout, la non mise en oeuvre de l'accord de paix (CPA). Salva Kiir rencontra le ministre de l'Intérieur du gouvernement central. Etait-ce pour se plaindre de son empiètement sur les autorités locales du Sud en zone pétrolière ? Une divine surprise redoublera peut-être les difficultés : mandaté pour aider à retrouver le tracé de la frontière Nord/Sud lors de l'Indépendance, que le CPA prévoit de reprendre, le britannique Douglas Johnson a déclaré qu'on la situe aujourd'hui «beaucoup trop au Sud ». . Khartoum n'a pas retiré totalement l'armée soudanaise du Sud-Soudan comme prévu et dit avoir démobilisé les milices, mais les rémunère. Il ne se retirera pas avant que l'ALPS n'abandonne les régions désolées du Nord où le nombre de ses soldats est difficile à apprécier. Selon Salva Kiir, un risque de reprise de guerre existe. Béchir lui répondit en substance qu'il a l'intention d'appliquer la paix sauf pour Abyei (point le plus cher peut-être aux sudistes) et non de reprendre la guerre, comme si c'était lui qui allait en décider.

 

T andis que des voix doutent de la politique onusienne, le Soudan vit aux rythmes lancinants de drames : Abyei, les barrages du Nil au Nord, les prétendues tentatives de coup d'Etat à Khartoum, les difficultés de l'Est, les expulsions d'étrangers connus..

Bételgeuse

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