Numéro 141 - Mars - avril 2007

 
 

DAR FOUR

La chronique d'un « génocide ambigu »

Hypocrisie ou inconscience

Gérard Prunier

Conclusion de l'article du Monde diplomatique, mars 2007

Pourquoi Khartoum souhaiterait-il exterminer, ou du moins soumettre en les obligeant à se repentir, les populations négro-africaines de sa population occidentale. La cause ne peut pas être religieuse puisque tout le monde au Darfour, les tueurs comme les victimes, est musulman et sunnite.

 

En réalité, la raison est racioculturelle. Les Arabes sont minoritaires au Soudan. Et les islamistes sont l'ultime incarnation historique de leur domination ethnorégionale. Or la paix entre le Nord et le Sud est en train de se déliter rapidement. Le 9 janvier, le vice-président sudiste, Salva Kiir, a tiré un véritable coup de semonce lors du second anniversaire de l'accord de Nairobi en avertissant le président Al Béchir que, si les choses continuaient ainsi, la sécession était inévitable d'ici quatre ans.

 

Pour l'élite arabe de Khartoum, il y a urgence. Il faut donc manipuler le tracé frontalier Nord-Sud qui place la plus grande partie du pétrole au Sud (c'est en cours), se préparer à la reprise éventuelle des hostilités (on achète des armes), ancrer de solides alliances internationales (la Chine est acquise et l'Iran en cours de séduction) et conserver la maîtrise du territoire en créant un cordon sanitaire ethnorégional :les Monts Nouba au Kordofan et le Darfour en feraient partie*. Or si les tribus noubas ont été écrasées militairement entre 1992 et 2002, le Darfour paraît beaucoup plus menaçant. Les hiérarques arabes de Khartoum veulent éviter à tout prix une brèche par laquelle les Noirs de l'Ouest s'allieraient demain avec un Sud négro-africain indépendant...et pétrolier.

Par conséquent il devient stratégique de mater le Darfour révolté par n'importe quel moyen. Or l'armée régulière qui compte dans ses rangs nombre de représentants des ethnies négro-africaines de cette région, n'est pas suffisamment fiable pour exécuter cette besogne. D'où le recrutement des milices janjawid « arabes » du Darfour, en fait largement composées de tribus minoritaires ou de déclassés sociaux. Cela permet en outre d'éviter à tout prix que les « vrais Arabes » du Darfour, c'est à dire les diverses tribus bagara (dont les Rizeigat) qui représentent entre 22 et 30% de la population de la région, ne versent à leur tout dans l'insurrection. Tout autant victimes de la discrimination sociorégionale que leurs concitoyens noirs, les Bagara ne se trouvent au côté des élites tueuses de Khartoum que par le jeu de la fausse conscience d'une arabité plus fantasmée que réelle.

 

Au total, la protection des bénéfices pétroliers s'effectue au prix d'un système mortifère. Et ce prix est en train d'être payé. Contrairement au Rwanda, où huit cent mille personnes avaient été annihilées en une centaine de jours, le nettoyage ethnique du Darfour, dure depuis quatre ans. Et ceux qui osent encore dire « plus jamais ça », font preuve soit d'inconscience, soit d'une hypocrisie monstrueuse. Une fois de plus l'importance des cadavres dépend de la couler de leur peau.

 

*A Khartoum même, la destruction des bidonvilles noirs, la déportation des squatters dans le désert et la confiscation des terres qu'ils occupent au profit de développements immobiliers « arabes » haut de gamme, représentent le volet urbain « acceptable » dans lequel la Banque Mondiale voit des « opérations de développement ».

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