Numéro 138 - septembre- octobre 2006

 
 

L'accord de paix du Darfour, fauteur de guerre

Salva Kiir reste à Juba

A u lieu de désarmer les janjawid comme il s'y était engagé par l'accord de paix du Darfour (DPA), le gouvernement soudanais en recrute et en arme de nouveaux, charge l'armée et l'aviation soudanaise, appuyées par ces mêmes janjawid et par les forces du signataire rebelle du DPA, Minni Minawi, d'attaquer les rebelles non signataires et les civils de leurs régions. L'incidence humanitaire est effroyable, la situation, désespérée ; 80 enfants de moins de 5 ans meurent chaque jour, le nombre de déplacés, s'est accru de plus de 60 000 personnes. Avec un sens politique rare, ils ont nommé Rwanda, un de leurs nouveaux camps. Les ONG et les forces de l'Union Africaine (UA) se retirent d'endroits extrêmement dangereux. Certains de leurs membres ont été tués.

Comme nous l'avions annoncé, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a résolu le 31 août l'envoi au Darfour d'une force de maintien de la paix, et non, comme le mandat de l'UA, d'enregistrement des violations des cessez-le-feu. Cette force devrait compter 20 000 Casques Bleus et serait dépêchée, que le gouvernement soudanais l'accepte ou non. Béchir et son parti du Congrès National s'y opposent violemment ; quelles que soient les raisons mises en avant, ils redoutent qu'une force onusienne ne défère les responsables des crimes devant la Cour Pénale internationale et ne les empêche d'achever le nettoyage ethnique. Ils ne peuvent se permettre le luxe onéreux de scrupules.

Le gouvernement soudanais dispose au Darfour de l'administration, de la justice, de la police et des organismes de sécurité. De plus, il a l'armée et les janjawid; selon certaines sources, ces forces s'élèveraient de 120 000 à 200 000 hommes. Car, en appliquant là l'accord de paix du Sud, le Président Béchir a retiré son armée de l'Equatoria et l'a envoyée au Darfour. S'il n'attaque pas les Casques Bleus, il jouera l'obstruction systématique de ses institutions civiles qui existe déjà à l'égard de l'UA. S'il les attaque comme il le laisse entendre avec outrecuidance, on ne voit pas comment 20 000 Casques Bleus résisteraient. Certes, il lui faudrait d'après la constitution l'aval du Premier vice-Président, le MLPS (Mouvement de Libération du Peuple Soudanais) Salva Kiir ; gageons que Béchir ne s'en souciera pas.

Tandis que les NU préparent la force onusienne, la communauté internationale dans sa totalité presse en vain le Soudan d'accepter. Il vient de signifier aux Etats africains et arabes que contribuer aux troupes des NU au Darfour serait un acte hostile. Khartoum n'a acquiescé qu'à la présence de conseillers des NU auprès de l'UA.

Hélas, la Résolution du Conseil de Sécurité voudrait aussi que les Casques Bleus fassent appliquer l'accord de paix, dont nous avions mis en lumière les manques. Pour Pronk, qui représente Kofi Annan au Soudan, cet accord est dans le coma. « C'est la première fois en 20 ans de travail en Afrique, écrit Pendergast ( International Crisis Group), que je vois des gens aussi opposés à leur propre accord de paix. Ils veulent unanimement un désarmement des janjawid par les NU ». Même la faction du signataire Minni Minawi menace de reprendre les armes contre Khartoum. Certes, le peu de respect que le gouvernement soudanais montre envers les accords signés avec le Sud n'est guère engageant.

Deux espoirs de paix restent. Pour modifier les points litigieux de l'accord, tous les Darfouriens doivent se rencontrer, y compris les janjawid avec lesquels il leur faudra vivre. La Cour Pénale Internationale doit inculper Béchir et ses affidés pour avoir, par action ou par omission, permis les crimes contre l'humanité que l'on sait.

A Khartoum, un journaliste a été trouvé décapité. Le cri public accuse le gouvernement qui voudrait faire croire à la présence d'El Qaida venue lutter contre les Casques Bleus et qui en profite pour museler totalement la presse. La société civile redoute désormais autant les forces de sécurité qu'elle le faisait aux débuts du régime. Le désintérêt du gouvernement pour son peuple s'est aussi vu lors de la mise en eau du barrage de la quatrième cataracte, sans que les habitants n'aient été prévenus. Des noyés, des carcasses d'animaux, des débris divers flottaient sur les eaux du Nil. On n'en a plus de nouvelles, que la sécurité continue à boucler la région ou que la presse ait l'interdiction d'en parler (lire Droits de l'Homme).

Salva Kiir, irrité du peu d'attention que la communauté internationale, totalement axée sur le Darfour, prête à la non application de l'accord de paix de sa région, le Sud (CPA), semble au contraire, se concentrer sur elle, d'autant qu'aucun des chefs historiques de l'opposition ne s'est jamais élevé publiquement contre les massacres au Darfour, que ce soit Mohammed Osman el Mirghani ou Sadiq el Mahdi dont le parti en était l'élu.

Bételgeuse

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