Numéro 130 - mai - juin 2005

 
 

Sud-Soudan
Un équilibre fragile

Khartoum ! l’argent du pétrole ! Oslo ! l’argent promis !

Le Mouvement de Libération du Peuple Soudanais (MLPS) s’arrange petit à petit de l’énormité de ses tâches ; il cherche à créer un gouvernement du Sud-Soudan et à construire le Sud-Soudan, pays déjà fort peu développé avant qu’il ne soit ravagé par la guerre et dont la majeure partie de la population a été déplacée. Il doit lutter contre la corruption et  éviter les escrocs au développement. Pour tout cela il a besoin de l’argent promis qui n’arrive pas. Du Sud, Kofi Annan l’a demandé avec force. D’autres crient au secours. Sans un réel succès.
Garang a annoncé les priorités du MLPS, le retour des déplacés et réfugiés, puis la formation du gouvernement après l’établissement de la constitution intérimaire, fin juin la solution du problème posé par les milices progouvernementales, puis l’infrastructure. Elle commencera par la création de  treize routes asphaltées, reliant les villes du Sud entre elles et avec Nyala au Darfour, Kadugli, au Kordofan, Renk dans le Nil Blanc et al Damazin dans le Nil Bleu Sud, Nimule vers l’Ouganda et Lokichokkio au Kenya. Les travaux ont déjà commencé. Sans compter la voie ferrée de Juba à Mombassa et peut-être vers le Nord et de Juba vers la RDC. Sans compter non plus la réhabilitation de la circulation fluviale et la création d’un barrage hydro-électrique aux cataractes de Fulla, sur le Nil, au Sud de Juba. Puis les services, écoles, hôpitaux.  Enfin le développement agricole, peut-être en créant de nouveaux bourgs où tous les services seraient présents. Cela demande l’argent promis.

On peut s’inquiéter des fractures à l’intérieur du MLPS à cause de visions politiques divergentes et d’ambitions en compétition ainsi que des tensions ethniques, qui ont mené à des assassinats et des vols de bestiaux, pour lesquels Garang a donné des ordres stricts, suspendant les officiels qui les auraient encouragés jusqu’à achèvement de l’enquête. Le MLPS aurait conclu un certain nombre de contrats pétroliers d’une illégitimité certaine. Entravé par l’absence de structures et une prise de décisions centralisée, le MLPS a aussi été lent à organiser d’autres commissions et comités demandés par le traité de paix.


Le pouvoir de nuire de Khartoum
Garang doit être premier vice-président de la République le 9 juillet. On ne peut pas être très optimiste sur la manière dont cela fonctionnera. Khartoum souhaite que l’échec de l’expérience anéantisse les rêves de référendum des Sudistes. Il utilise ses pouvoirs de sabotage. Aucun gouvernement soudanais n’a jamais honoré ses promesses au Sud.
Ainsi, le SPLM affirme que les importants champs pétrolifères de Heglig ont été transférés administrativement du district de Paryan dans le Haut Nil, qui a disparu,  au district de Kailek nouvellement créé au Kordofan en décembre 2004. Comme le Sud ne doit recevoir la moitié des revenus du pétrole que des champs pétrolifères  du Sud, cette question est majeure. L’accord de paix prévoit une Commission de frontière Nord-Sud à être nommée par la Présidence, mais seulement après institution de la Constitution Nationale intérimaire. Or, cette dernière prend des retards considérables. Pour les autres revenus pétroliers dont le Sud n’a rien touché, le retard serait dû au délai apporté à l’établissement de la banque du Sud.
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Autre sabotage, le sort des milices sudistes progouvernementales qui sont tous Soudanais, dans la South Sudan Defence Force (SSDF)  et des membres ougandais de l’Armée de Résistance du Seigneur (ARS) toujours basée au Sud-Soudan qui recevrait encore des subsides de certains faucons du régime et sèment la terreur. A cela s’ajoute l’Equatoria Defence Force (EDF) qui a rejoint le MLPS en 2003, mais dont une petite partie, l’EDF 2, risquerait de se joindre à l’ARS. Ces milices menacent la paix et la stabilité. Lors du dialogue Sud Sud à Nairobi du 18 au 21 avril, le gouvernement soudanais aurait refusé visas et billets aux délégués de la SSDF ; Khartoum a nié, mais comme l’a dit Garang, ce sont des officiers de l’armée soudanaise et les officiers obéissent aux ordres. Cette décision de dernière minute, prise de crainte d’une réconciliation, détruisit une partie du processus.

Sabotage encore, le retard de Khartoum à donner des visas d’entrée aux militaires occidentaux membres de la mission des Nations Unies de maintien de la paix au Sud, réponse, selon le Spiegel, à l’insistance des diplomaties occidentales dans l’affaire du Darfour.   Ajouterons-nous l’envoi par l’aéroport de Khartoum des mêmes militaires, mais Népalais, à El Obeid au lieu de Kassala ?  Etc.
Garang pourra-t-il lutter contre tout cela quand il sera premier vice-Président du pays ? Pourra-t-il lutter pour la paix au Darfour ?

Les énergies de la communauté internationale doivent servir à la mise en oeuvre de l’accord de paix, sinon la guerre recommencera
 

Une réalité dramatique sur le terrain

Selon les Nations Unies, 75 personnes ont été tuées près de Rumbek et des milliers d’autres déplacées dans une bagarre sur les ressources en eau et en pâturage. Un raid toposa (Sud-Soudan) a fait aussi des morts au Kenya. Des hommes non identifiés ont aussi volés 23 m3 de nourriture au PAM. C’est le résultat d’un début de famine. Le retour des déplacés et une mauvaise saison des pluies en 2004, rendent en effet  la situation extrêmement difficile, les gens qui en ont, rationnent leur sorgho et se nourrissent de fruits sauvages et de feuilles. Les feuilles bouillies sont la seule nourriture de beaucoup. On a besoin de beaucoup plus de puits. Parfois les femmes épuisées par l’absence de nourriture, marchent des heures pour aller chercher de l’eau. C’est la pire crise depuis la famine de 1998 qui a tué 60 000 personnes.

Tout le monde a promis de l’argent mais il n’arrive pas malgré les appels du PAM, et de la FAO relayés du Sud-Soudan par Kofi Annan.


Cela va sans dire, mais va mieux en le disant
Dialogue Sud/Sud

 
Absence des milices progouvernementales due à Khartoum
Les milices progouvernementales, qui ravagent les zones pétrolières et autres, ne sont pas venues participer à la conférence de dialogue de Nairobi fin avril, Khartoum leur ayant adroitement refusé leur visa de sortie du territoire. Ce fut donc, du fait vicieux de Khartoum, une occasion manquée. La conférence engagea l’ALPS à   rencontrer ces milices séparément.
 
Tous deux avaient quasiment déclaré la guerre au MLPS…
Néanmoins un travail important fut fait. Étaient présents, outre Garang, des représentants des petits partis du Sud, des Églises, dont Mgr Lokudu, archevêque de Juba, d’ONG, des femmes, des jeunes, des chefs et leaders traditionnels, des personnes déplacées et surtout des anciens. Parmi eux Abel Alier, avocat, premier président du Sud-Soudan à la paix de 1973, mais aussi le général Lagu, chef de la première guerre du Sud et Bona Malwal, ancien ministre, journaliste exilé à Londres. Tous  deux avaient quasiment déclaré la guerre au MLPS au moment de la paix, mais tout le monde s’est serré la main en partant.

Les résolutions font l’objet d’un covenant qui oblige les parties
Il fut pris des décisions sur la réconciliation, basées sur l’expression d’un profond regret et l’élimination des causes de mécontentement. Les délégués se sont engagés à faire connaître l’accord de paix dans tout le Sud et dans les trois régions, notamment en le faisant traduire dans toutes les langues. Il fut décidé que la constitution du Sud-Soudan serait préparée par au moins 40 personnes représentant la communauté sud-soudanaise, qu’elle inclurait les droits de l’homme, les libertés, l’égalité hommes/femmes, la démocratie, la décentralisation, l’intolérance à la corruption, un système multipartis, la séparation des pouvoirs. Elle tiendrait aussi compte de l’accord de paix, de la constitution intérimaire et des suggestions des partis politiques, groupes religieux et de la société civile. Le président du MLPS est chargé de l’organisation.

Beaucoup fut dit sur l’égalité hommes/femmes, sur le contrôle des armes à feu, sur les problèmes liés au rapatriement des personnes déplacées et le rôle du gouvernement du Sud-Soudan, de l’ONU, des Églises, de la société civile et des ONG, sur le développement rural, sur l’engagement à suivre les recommandations de la conférence d’Oslo.

 Seront instituées, des comités de réconciliation, une commission chargée de diffuser et expliquer l’accord de paix, une commission électorale  destinée aussi à dire aux gens leurs droits, et une commission des droits de l’homme. Personne n’est chargé de leur création.

Deux points ont suscité des réserves :
La premier comprend la présidence qui ne doit pas excéder deux mandats (de durée non précisée) : si le président vient d’une des trois régions du Sud, le vice-président devra venir de la seconde et le président du Parlement de la troisième. Tout ceci en rotation entre régions. [Ceci vise à l’évidence à éroder la prééminence de Garang  et des Dinka] !
Le second est l’emplacement de  la capitale. Juba, capitale traditionnelle du Sud,  n’est pas centrale, mais n’est pas non plus Dinka, comme Rumbek. 

La conférence se réunira tous les deux mois pour assurer le suivi. Elle s’occupera des commissions si cela n’a pas été fait par le gouvernement du Sud-Soudan

[Garang a mal pu convaincre les assistants que le MLPS serait juste envers toutes les communautés du Sud. VS]


JUBA
Bonheur de la paix

De notre correspondant
Juba, toujours occupée par l’armée soudanaise, vit dans l’espoir. Un premier bonheur, les forces de Sécurité ont arrêté de harceler les citoyens. On peut sortir de Juba et des commerçants en profitent pour alimenter la ville à partir de Yei, seulement à vélo le plus souvent. Bien sûr les écoles ont toujours le programme soudanais, les enfants doivent répéter à l’envi : « Je suis arabe et musulman », bien que ni l’un ni l’autre ne soient vrais. L’hôpital marche toujours bien, grâce à la Croix-Rouge, L’arrangement entre les évêques catholique et épiscopalien n’a presque plus de raison d’être : ils ne s’absentaient pas ensemble de la ville de façon à ce que chacun puisse s’occuper de la communauté de l’autre en cas de problème.
L’arrivée du MLPS est la grande attente.


L'emprise grandissante de Dubaï
(La Lettre de l’Océan Indien  n°1134, 14 mai 2005)

Après la société Etisalat qui a remporté une licence de téléphonie fixe, c'est au tour de la Dubaï Islamic Bank de prendre pied à Khartoum.
L'Emirates and Sudan Bank (ESB), créée en début d'année, va lancer une offre publique d'achat de 25% de son capital, soit un montant de 28,5 millions $. Cette opération s'effectuera via la société El Rawad Financial Services au Soudan et la Dubaï Islamic Bank (DIB) aux Emirats arabes unis. La DIB est le principal actionnaire de l'ESB aux côtés de la Sharjah Islamic Bank, de l'Abu Dhabi Islamic Bank et de l'Islamic Development Bank.  Le président du comité fondateur de l'ESB n'est autre que le ministre des finances et de l'industrie des Emirats arabes unis, Mohamed Khalfan bin Karbash.
L'ESB envisage d'étendre ses activités sur l'ensemble du pays et d'implanter également des agences au Sud Soudan, région pourtant à dominante chrétienne et animiste.  Selon des informations émanant d'une source sud soudanaise, les promoteurs de l'ESB ont déjà pris des contacts avec les dirigeants du Sud Soudan en vue de proposer un prêt important à des conditions avantageuses au futur gouvernement.  Ces contacts auraient eut lieu avec le commissaire au commerce et à l'approvisionnement du Sud Soudan, Taban Deng Gai, un Nuer qui a été membre du groupe sudiste de Riak Machar, lequel est un ancien ministre du gouvernement de Khartoum.  L'idée de l'ESB serait de conditionner un éventuel prêt au gouvernement du Sud Soudan à l'implantation dans cette région de firmes des Emirats arabes unis, à commencer par la compagnie de télécommunications Etisalat.  En effet, cette dernière dans le cadre du consortium Kanartel, a déjà obtenu du gouvernement de Khartoum une licence de second opérateur de téléphone fixe au Soudan (LOI n° 109).

Une structure originale
La chambre des Nationalités

A la conférence des leaders traditionnels tenue à Kapoeta en juin 2004, les participants, dont le MLPS, tombèrent d’accord sur le principe d’un forum des leaders traditionnels, la Chambre des Nationalités (ethnies), au Sud-Soudan. Une conférence vient d’avoir lieu à Neuchâtel, en Suisse, pour discuter des fonctions de ce forum. Y participaient des personnalités et des savants du Ghana, d’Afrique du Sud, du Kenya, du Nord et du Sud-Soudan, des États-unis, d’Europe, etc. Elle est basée sur le principe que la diversité culturelle du Sud-Soudan est une de ses richesses, que les structures traditionnelles sont un élément important d’ordre social puisque 80% de la population est rurale, que les leaders traditionnels ont aidé à résoudre nombre de conflits, que la tolérance des différences culturelles et les valeurs démocratiques sont cruciales pour permettre aux structures traditionnelles d’évoluer, que la Chambre des Nationalités fait partie du système de gouvernance.
Les fonctions de cette Chambre sont multiples : prévenir et résoudre les conflits, servir de lien entre le gouvernement central et les communautés rurales, aménager les lois coutumières, en particulier celles ayant pour base la discrimination sexiste ou des pratiques préjudiciables telles l’arrachage des incisives supérieures, servir de cour d’Appel pour les jugements traditionnels, s’efforcer d’harmoniser certaines langues, servir de Cour consultative pour tout ce qui a une incidence sur les communautés traditionnelles. Un dialogue entre leaders traditionnels, les femmes et les jeunes sera institutionnalisé pour modifier les lois coutumières là où le besoin se fait sentir.
Les membres des Chambres représenteraient les nationalités  (tribus). Une Chambre serait établie au niveau Sud-Soudan, qui comprendrait de 90 à 100 membres, et d’autres au niveau des 10 États fédérés, qui elles  ne comprendraient que de 10 à 15 membres. Le mode de nomination des membres est laissé à l’appréciation des Nationalités. Les décisions, selon la coutume africaine, seront prises par consensus Les réunions auront lieu successivement dans des régions différentes. Les membres des chambres ne seront pas des fonctionnaires. Le financement sera endossé par le Parlement pour éviter une influence gouvernementale indue.
Les leaders traditionnels ont accueilli avec joie l’idée de lier leurs efforts à ceux des leaders du Botswana, de l’Afrique du Sud, du Ghana et de la côte française des Somalis, où de tels systèmes existent déjà.

Les femmes et les jeunes ont très bien accueilli cette nouvelle institution qui leur donnera la possibilité de dialoguer avec les leaders traditionnels pour leur permettre d’évoluer. Le MLPS, de son côté a accepté l’idée.


 

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