Numéro 130 - mai - juin 2005

 
 

DARFOUR
INDIGNITE OMNIPRESENTE

La rébellion du Darfour, qui poussa le gouvernement à engager des milices janjawid arabes pour attaquer les civils africains, tire ses racines de l’accaparement par Khartoum du pouvoir et des richesses au détriment des régions marginalisées. Cet accaparement fut une des causes de la guerre du Sud. Il est à l’origine des troubles dans l’Est. Une autre source de conflit est l’attachement traditionnel des tribus africaines, qu’elles soient cultivatrices comme les Four et les Masalit, ou pasteurs comme les Zaghawa, au parti Umma de Sadek el Mahdi. Avant la rébellion, le gouvernement avait divisé le Darfour en trois États, donné argent et armes aux arabes qui sont devenus progouvernementaux, enlevé leur circonscription à des chefs traditionnels Umma, confié, pour contrebalancer l’influence Umma, des circonscriptions aux arabes, à qui il avait aussi donné des terres. Les africains se sentaient étrangers dans leur propre pays où les tribus Daju et Four avaient eu des sultans pendant plus de trois siècles.  Quand on interviewe les victimes elles en veulent d’ailleurs plus à Béchir, le Président de la République, qu’aux arabes.

Un an après le cessez-le-feu de N’djamena, le Darfour reste violent, dangereux,  mortel. Les dernières semaines virent des attaques continuelles de milices contre les civils, des combats entre milices et rebelles, des conflits tribaux accrus sur les rares ressources, impliquant de 39 à 90 tribus, le harcèlement par les forces de sécurité, qui se mêlent de tout, des travailleurs humanitaires, des attaques accrues contre eux et  leurs véhicules et une plus grande violence dans et autour des camps. La famine, due à l’insécurité physique des humanitaires, arrive. Le Programme Alimentaire Mondial évalue  à 3,5 millions, les personnes qui ont besoin de nourriture en période de « soudure » de mai à septembre quand les surplus de nourriture de la saison précédente sont épuisés et que la nouvelle moisson n’est pas encore là. Mais un tiers des terres arables n’ont pas été ensemencées et la situation peut durer.
Depuis décembre, les négociations qui avaient coïncidé avec une offensive gouvernementale majeure, n’ont pas repris. Les rebelles y mettaient des conditions mais l’influence de San Egidio semble avoir réussi à les y faire renoncer. Les pourparlers reprendront le 11 juin à Abuja. C’est bien long.


Quelques-unes des exactions

« A bas le gouvernement » crient les déplacés à Kalma.
Au milieu des flaques de boues les gens errent affamés et redoutent la police, les janjawid, leurs arrestations, leurs tortures, leurs meurtres, leurs viols. Certains d’entre eux se sont fait assassiner par les janjawid quand ils ont tenté de retourner chez eux semer.
L’arrestation du Chef de MSF Hollande au Soudan, le britannique Paul Foreman et de son adjoint Néerlandais Vincent Hoedt à partir du 30 mai, fut une réaction au rapport sur les viols au Darfour publié en mars par MSF Hollande. Cette organisation a amassé en quatre mois et demi les preuves médicales de 500 viols, plus de 80% des violées accusent des soldats ou des miliciens progouvernementaux, les janjawid. Le Soudan a demandé à MSF de lui donner les justifications sur lesquelles le rapport était basé, ce que MSF a refusé de faire, craignant probablement de nouvelles exactions contre les femmes violées. Le Soudan a donc décidé que le rapport était faux,  a accusé ces hommes de fausse nouvelle et les aurait accusé de haine de l’État, crime qui peut être puni de  mort. La Commissaire des Droits de l’Homme des NU, s’est étonnée qu’au lieu de punir les coupables, le Soudan s’acharnât sur les porteurs de mauvaises nouvelles. Devant la pression et l’indignation internationales, le gouvernement aurait abandonné les poursuites et aurait même envoyé une directive aux divers commandants militaires leur enjoignant de prendre « des actions sérieuses contre ceux trouvé impliqués dans de pareils actes ». Le Ministre des Affaires Étrangères  a appelé les organisations internationales  « à éviter de se mêler de ce qui ne les regarde pas ». A quoi MSF avait déjà répondu  que l’on ne peut rester silencieux « quand rien n’est fait pour protéger les victimes ».
Quelques 10 000 travailleurs humanitaires sont au Darfour et seront inquiets de ces développements qui cadrent avec la politique de harcèlement à leur égard par Khartoum qui avait été obligé de les laisser venir empêcher une partie du nettoyage ethnique. Aucune nouvelle du journaliste américain arrêté au Darfour pour s’y être rendu sans permis.
Peu de pressions internationales ont lieu pour la mise en liberté de 23 personnes déplacées du camp de Kalma, qui abrite 110 000 personnes déplacées, arrêtées en connexion semble-t-il avec le désir du gouvernement de vider le camp de Kalma. L’une a été torturée. On ignore totalement ce qu’est devenue une autre d’entre elles, un jeune de 16 ans Le 20 mai des heurts entre la police et des déplacés avaient fait un mort dans la police et 33 chez les déplacés. Ibrahim Suleiman Adam avait été arrêté par l’armée, mis dans un trou  et torturé du 19 au 27 janvier. Après avoir été relâché, il fut traité au Centre Amal pour la Réhabilitation des Victimes de la Torture, et plainte fut déposée contre les forces armées auprès de l’Attorney Général. Le 23 mai 5 personnes de sa famille furent arrêtées, mises dans un trou et torturées. On est sans nouvelles d’elles. Le désir de vider le camp de Kalma pousse aussi les autorités à empêcher les humanitaires d’apporter de l’aide.
Quand Kofi Annan s’est rendu à Kalma désireux d’interviewer les déplacés, ils ont répondu qu’il voulaient qu’on leur garantisse qu’ils ne seraient pas arrêtés pour autant. Le ministre des Affaires humanitaires les a aussitôt rassurées sur leur sécurité. Mais Annan  est entré dans une hutte avec son interprète pour entendre des affaires de viols. L’interprète a été harcelé par la police. On ignore le sort des femmes de la hutte.
A Kalma, Kofi Annan a appris que, en 2 mois, 56 personnes furent tuées et 172 blessées dans le camp par des policiers ou des janjawid ;  580 femmes furent violées au cours des récents mois. Annan fut accueilli aux cris de « A bas le gouvernement ». Il visita aussi la ville de Labado, brûlée lors d’un bombardement gouvernemental.  Il déclara que sa visite au Darfour lui avait « tordu le cœur ».


Forces  AMIS de l’Union Africaine : De l’argent! De l’argent!
La situation entre armée et rebelles s’améliore lentement selon Pronk, le très progouvernemental représentant de l’ONU au Soudan. Selon l’Union Africaine,  la situation des civils, toujours attaqués par des bombardements de l’aviation soudanaise et par les janjawid malgré les promesses de Khartoum, ne s’améliore pas du tout.
Après que le Soudan ait refusé la participation de forces canadiennes, françaises et allemandes, l’UA a demandé à l’Otan de l’aider dans sa logistique, mais sans envoi de troupes ; l’OTAN parla de transport aérien de troupes mais voulait mieux connaître les besoins et  a fait remarquer que quelque personnel pourrait être nécessaire. Ce serait les premiers pas de l’Organisation sur le sol africain. Cette offre suscita une  réticence de la France, pour laquelle l’OTAN veut dire les États-unis. Mais l’OTAN ayant affirmé que les choses se passeraient en « partenariat stratégique » avec l’Union Européenne, tout s’est calmé. Une réunion eut lieu à  Addis-Abeba, groupant les Nations Unies, l’Union Africaine, l’Union Européenne, l’OTAN et divers pays dont voici les résultats.
Le 20 mai, forces  de l’Union s’élevaient à 2635 hommes dont des forces de police.
Une seconde phase prévoit fin septembre 7731 hommes dont des forces de police.
Cela coûtera 465 millions de dollars en un an. Divers États et organisations se sont engagés à un total de 292 millions de dollars dont le Canada 300 000 millions, l’Union Européenne, 77,4 millions, la France, 2 millions 580 000, le Royaume Uni 13 millions, les États-unis 50 millions, l’Organisation de la Conférence islamique 250 000 et la Ligue Arabe, les hyper radins qui se vantent de tout faire pour le Darfour,  100 000. La troisième phase  devrait amener 123 000 hommes. Mais où est l’argent ? (PANA 31 05). Nous manquons d’indications sur la participation de l’OTAN qui devait être discutée.
La présence de police laisse à penser que le mandat de l’Union a été élargi à la protection des citoyens sans le dire, et surtout sans en faire de rapports à l’opinion publique.


Les lenteurs des pourparlers de paix
Le mini sommet à Tripoli, organisé sans les rebelles, gardés toutefois à proximité pour consultation,  a poussé Khartoum à reprendre les négociations, en échange d’un soutien   contre la décision du Conseil de Sécurité qui veut envoyer des Soudanais devant la Cour Pénale Internationale. Selon le sommet, malgré l’opposition violente des rebelles, les criminels devront être jugés en Afrique. Moubarak a même proposé d’envoyer des experts judiciaires. Qaddafi, mauvais médiateur, a décrit les mobiles des rebelles,  « non objectifs et déshonorants ». Les médiateurs aux négociations seront trois Africains, les présidents tchadien et Nigérian et le chef de la Commission de l’Union Africaine. Le Tchad accuse toujours Khartoum de maintenir une force de 3000 hommes sur la frontière pour le déstabiliser.  Khartoum continue à faire des soi-disant réconciliations intertribales, parfois en des lieux où la guerre n’a pas sévi. Il a envoyé le chef janjawid Musa Hillal faire le tour du Darfour en promouvant paix et réconciliation. Ce dernier a conseillé les mariages intertribaux. Le Soudan cherche-t-il à sauver Musa de la Cour Pénale Internationale où chacun l’imagine l’un des 51 à y être jugé ? Garang propose toujours de faire partie des pourparlers. On lui a répondu, plus ou moins officiellement qu’il le pourrait quand il serait premier vice-président, c'est-à-dire après le 9 juillet.


Suggestions d’International Crisis group
Élargir le mandat de l’Union Africaine à la protection des civils et éventuellement au désarmement des janjawid et autres bandits. Neutraliser les milices : le Conseil de Sécurité pourrait demander au Soudan de lui soumettre un plan à ce sujet et, en cas d’échec, ordonner des sanctions contre les politiques et fonctionnaires responsables. Faire observer l’interdiction par le Conseil de Sécurité de vols militaires offensifs, par exemple en établissant une couverture radar AWACS sur le Darfour. Faire observer l’embargo sur les armes à destination du Darfour
Établir rapidement le panel d’experts prévu  par la résolution 1591 pour les sanctions financières et interdictions de voyage. Envisager d’autres sanctions. Soutenir les investigations de la CPI, y compris en établissant des sanctions contre les officiels soudanais qui ne coopèreraient pas.
Établir, comme dans les négociations du Sud, un cadre multilatéral, qui pourrait mettre la pression sur les négociateurs et leur suggérer des idées : parmi les États pouvant faire partie de ce cadre,  les États-unis, la Norvège, la France, mais aussi le Royaume-Uni, la Chine, le Canada, les Pays-Bas, l’Égypte, la Libye et l’Inde. Nommer comme médiateur une personnalité internationale. Réunir, lors d’une séance d’inauguration, avec les acteurs principaux, les Secrétaires Généraux des Nations Unies et de l’Union Africaine. Aider les rebelles à résoudre leurs querelles internes en tenant avec eux des conférences de direction.

 

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