Numéro 125 - juillet - août 2004

 
 

La guerre au Darfour
Palinodies de Khartoum
 

Depuis 20 ans les agriculteurs africains musulmans du Darfour, « la maison des Fur », région de la taille de la France, font l’objet d’un nettoyage ethnique de la part des nomades musulmans dits arabes, soutenus et armés par Khartoum ; deux mouvements africains rebelles ont émergé en février 2003 et l’action des nomades appelés désormais janjawid n’a fait qu’empirer. Selon les Nations-Unies il y a au Darfour depuis le début de la guerre, 1,2 millions de déplacés, 150 000 à 200 000 réfugiés au Tchad, 50 000 morts,    (selon les Etats-Unis 80 000 morts). On s’attend dans les semaines qui viennent à 300 000 morts; les images satellites américaines  montrent 400 villages détruits.
Après les Monts Nouba (1992 et sq.), le Bahr el Ghazal (1998), le Haut-Nil (1999-2003), le Darfour est le quatrième quasi-génocide que le gouvernement islamiste soudanais commet.

Contrôle puis désarmement des milices janjawid, citation de leurs chefs en justice, enquêtes indépendantes sur les violations des droits de l’homme, suppression de tout obstacle à l’arrivée de l’aide humanitaire : voilà qui avait déjà été admis par Khartoum dans son accord de cessez-le-feu avec les rebelles en. avril, promis à Colin Powell fin juin, à Kofi Annan le 3 juillet et à tant d’autres, dont la France qui interrogeait le Soudan avec doigté. Comme preuve de bonne foi, Khartoum déployait six mille policiers au Darfour pour désarmer les janjawid : ces policiers sont d’anciens janjawid qui mériteraient la réclusion à perpétuité et sous un autre chapeau, comme on dit là-bas, recommencent leurs actions aussi pernicieuses que décriées. D’après Khartoum, deux cents janjawid auraient été arrêtés, quelques-uns condamnés à une amputation croisée, d’autres à la peine de mort. On est sans aucune preuve. L’Etat soudanais semble bien au contraire vouloir faire passer pour criminels de guerre tous les bandits arrêtés depuis plusieurs années.

Affrontant la vindicte mondiale, Khartoum fit des pieds et des mains, refusa tout assistance dans le désarmement des milices, annonça du ton le plus menaçant : «Le conflit est fabriqué par l’Occident», «le Soudan est visé à cause de ses richesses... à cause de l’islam» et «la pression des Etats-Unis est la même que celle qu’ils ont mise contre l’Irak. S’ils utilisent les mêmes méthodes, ils auront les mêmes résultats». Malgré des prêches dans les mosquées, il serait peut-être difficile pour le gouvernement de mobiliser l’opposition populaire car ceux qui avaient des illusions sur le régime les ont perdues et puis le Darfour est très loin. Il est certes prématuré de parler de désarmement quand Khartoum n’a même pas montré le désir d’enlever aux janjawid tout assistance ; il les a armés et leur a donné des ordres auxquels ils ont obéi ; selon Human Rights Watch, ils avaient encore 16 camps dans le Darfour Ouest le 25 août. Trois d’entre eux auraient été établis après le 3 juillet, date où Béchir promit à Annan de désarmer les janjawid Pour le spécialiste du Soudan à Oxford, Douglas Johnson, les janjawid furent déployés avec vigueur en partie parce que le gouvernement soupçonnait des liens entre le Mouvement rebelle pour la Justice et l’Egalité et Tourabi. Leur contrôle aurait un coût politique ; ceux qui dans le parti au pouvoir les ont soutenus [dont le 1er Vice-Président Taha], devraient perdre toute crédibilité ou être sacrifiés.

Alarmée par le spectre d’un nouveau Rwanda, l’opinion des Etats s’émut ; une Résolution du Conseil de Sécurité  fut acceptée le 30 juillet, après que l’on eût retiré le terme abhorré de « sanctions » et qu’on l’eût remplacé par « les mesures prévues  par l’article 41» - ce qui écarte les sanctions militaires. Il n’y eut pas de vote contre, la Chine et le Pakistan s’abstinrent. [texte complet de la résolution http://www.vigilsd.org Les « mesures » efficaces seraient certes un embargo à l’exportation du pétrole et à l’importation des armes auquel tant la Chine, pétrolier au Soudan, que la Russie, vendeuse d’armes, opposeraient un veto. Ou encore que l’Union Africaine, munie d’un mandat du Conseil de Sécurité, établisse une force robuste de maintien de la paix et licencie les camps de janjawid. Les intérêts divergents des Etats les ont en effet poussés à charger l’Union Africaine à la fois du poids du cessez-le-feu et de celui des négociations entre le gouvernement et les rebelles.
La Résolution, faut-il le dire, a repris dans leurs grandes lignes les sempiternelles demandes faites précédemment par tous. Elle prie le Secrétaire Général de tenir le Conseil de Sécurité informé après 30 jours, puis chaque mois, du progrès ou de l’absence de progrès à ce sujet. Elle requiert le Soudan de travailler en coopération avec le Haut Commissaire aux Droits de l’Homme au déploiement de ses observateurs et à la suppression des entraves à l’aide humanitaire. Elle demande également aux Etats membres de ne pas fournir d’armes aux entités non gouvernementales [rebelles] et aux milices janjawid. [Mais Khartoum ne leur en procure-t-il pas ?]. La Résolution approuve le déploiement d’observateurs africains, engage les Etats Membres, comme le font déjà les Etats-Unis et l’Union Européenne, à renforcer l’équipe d’observation [Trois cent sept soldats Nigérians et Rwandais protègent les 80 observateurs qui ont déjà découvert que des villageois enchaînés ont été brûlés vifs, et que les forces gouvernementales ont harcelé des déplacés dans un camp et pillé leurs pauvres biens]. Enfin la Résolution requiert le Soudan et les «groupes dissidents» de reprendre les négociations sous l’égide de l’Union Africaine.

Ni repus, ni recrus de leurs tristes exploits, les janjawid et les hélicoptères de l’armée ont toujours continué à les perpétuer, jusque pendant les pourparlers de paix actuels, sans que le gouvernement, comme toujours partiel et partial, n’intervienne un tant soit peu.
Les autorités de Khartoum  parurent très partagées sur la réponse à donner à la Résolution du Conseil de Sécurité. Le porte-parole des Forces armées l’appela une « déclaration de guerre » et des camps d’entraînement pour des combattants de la guerre sainte furent ouverts au Darfour Nord «pour contrer tout intervention étrangère». Finalement, le gouvernement accepta la Résolution et se contenta de reprendre ses vaticinations et ses fausses promesses demandant aux chefs tribaux fort empêchés, de désarmer janjawid et rebelles. Grand succès de la manœuvre. Le représentant de Kofi Annan au Soudan, Jan Pronk, a signé avec Khartoum, un «plan d’action pour le Darfour» [http://www.vigilsd.org] qui se borne pour le premier mois, à organiser des «refuges», reliés par des routes sûres, autour des camps de déplacés et des villes et villages qui ont une forte concentration de population. Le gouvernement dans ces zones de plus de 6 km2 doit arrêter toute offensive et redéployer ses troupes pour qu’elles ne soient pas en contact avec la population. Il doit demander aux rebelles d’y cesser toute activité militaire, et «instruire» les milices «sur lesquelles il a de l’influence», de déposer les armes. Les observateurs de l’Union Africaine ne sont pas assez nombreux pour surveiller même les onze zones. Qui consolident le nettoyage ethnique.
Les armes tant des milices que des rebelles seraient collectées plus tard après un accord de désarmement et de démobilisation. Khartoum s’engage aussi à se rendre de bonne foi à des pourparlers avec les rebelles et à faire appel aux leaders locaux pour rebâtir la confiance. L’Union Africaine a insisté à maintes reprises avec force sur la transformation de la force de protection des observateurs en force de maintien de la paix. Khartoum s’est entêté : «La sécurité est la responsabilité du seul gouvernement soudanais». Pour ce faire, il envoie des milliers de policiers au Darfour. D’anciens janjawid.

Khartoum n’a que relâché légèrement la pression sur l’arrivée de l’aide humanitaire, aucune sanction n’est intervenue. Le monde devrait mieux connaître le gouvernement soudanais. Le laissera-t-il pendant 20 ans jouer des mêmes palinodies que l’on a connues dans le Sud ?

Bételgeuse
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