Numéro 123 - mars - avril 2004

 

Interview d’une Commissaire du MLPS
 

Kezia Layinwa Nicodemus est, depuis 2000, commissaire du MLPS dont elle est le seul membre dirigeant féminin. Elle fait ici appel à la communauté internationale pour soutenir le développement féminin au Soudan où des attitudes discriminatoires, y compris à la Direction du MLPS sont tenues pour normales.
Q- Comment décririez-vous la position des femmes ?
R- Les femmes n’ont pas été consultées quand les décisions ont été prises. J’essaie de faire changer les choses avec le Secrétariat pour les femmes [dont je suis présidente].
Q- Pensez-vous que les femmes soient traitées comme des citoyens de seconde classe ?
R- Non, mais leurs problèmes ne sont jamais pris au sérieux. Si une femme a une idée brillante qui est acceptée, son mari dira que c’est la sienne. Les attitudes négatives traditionnelles ont toujours existé.
Q- Comment peut-on améliorer leur position dans la société soudanaise ?
R- Le Secrétariat veut travailler sur l’éducation et la formation. Si les mères en connaissent les avantages, elles conseilleront à leurs filles d’aller en classe et d’y rester. Sinon elles ramèneront leurs filles à la maison et leurs pères les donneront à des hommes âgés qui ont beaucoup d’argent ou de vaches. Le MLPS a une loi qui envoie les filles à l’école. En première année primaire, à sept ans la parité peut exister, mais en 8éme année primaire sur 40 élèves il y aura deux filles.
Q- Qui est à blâmer ?
R- D’abord la guerre, ensuite les pères. Quand nous rencontrons les gens, nous découvrons que les mères souhaitent vraiment envoyer leurs filles à l’école. Mais quand un père décide que sa fille doit se marier, et qu’ainsi il obtiendra des richesses et des vaches, la mère se tait car traditionnellement les femmes le font. De plus elle n’a pas d’argent pour payer la scolarité. 
Dans certains endroits les filles sont mariées à 14 ans, dans d’autres à 12, dans d’autres même à 10 ans ; là elles restent avec la mère de leur mari [en attendant les règles]. Il arrive que des petites filles aient des enfants à 12 ans.On s’attend à ce qu’elles en aient la première année du mariage.
Q- On dit que le SPLM dit « la paix d’abord, les droits après ». Est-ce vrai ?
R- Oui, mais les droits des femmes viendront en dernier car nos hommes pensent qu’en ayant des droits elles sortiront de la cuisine. Et qui fera la cuisine ? Maintenant peu d’hommes comprennent que s’ils ont des droits, leurs femmes aussi.
Q- Comment changer la manière dont une population pense ?
R- Par l’éducation.  Les hommes ont été éduqués, cela n’a servi à rien. Il faut que les femmes le soient pour qu’elles puissent expliquer leurs droits.
Ma commission mobilise et sensibilise les femmes. Nous avons établi des structures dans chaque boma (unité administrative) du nouveau Soudan. A l’époque de l’inscription dans les écoles les femmes doivent s’assurer que les insituteurs inscrivent les filles.
Q- Y a-t--il beaucoup de femmes qui participent aux pourparlers de paix?
R- Quand la direction du MLPS apprend que la communauté internationale s’inquiète à ce sujet, elle en amène deux ou trois qu’elle renvoie peu après.
Q- A part vous, y a-t-il des femmes qui occupent des positions-clé au MLPS ?
R- Je suis la seule. Même quand j’ai une bonne idée, personne ne me soutient. C’est pourquoi j’espère que dans un avenir proche nous aurons plus de femmes.
Q- Alors pourquoi avez-vous été nommée ?
R- Le Docteur Garang a vu le monde ; il sait que sans femmes il n’y a pas de développement. Il nous soutient, mais ceux qui sont censés nous assister ne le font pas.
Q- Comment êtes vous soutenue ? Recevez-vous un salaire ?
R- Ma commission n’a jamais reçu un sous, c’est pourquoi il m’est même difficile d’avoir des employés. Les autres commissions florissent. Les gens ont des voitures, un logement. Je n’ai pas de salaire et dois compter sur mes enfants à l’étranger pour m’entretenir.
Q- Que voudra dire la paix pour les femmes soudanaises ?
R- Les femmes produisent la nourriture et avec la guerre elles sont toujours déplacées et ne peuvent vendre. Avec la paix, elles le pourront, et les hommes prendront leur argent. Mais quelques unes, plus intelligentes, le garderont. De plus comme elles ne seront pas toujours déplacées, plus de filles iront en classe.
Q- Que peut faire la communauté internationale ?
R- Elle peut nous aider mais par le secrétariat des femmes, autrement l’aide ne nous atteindra pas. Nous avons deux ennemis à combattre- les Arabes, les hommes. Pour les trois-quart des hommes au Soudan, accepter que les femmes sont des êtres humains est un peu loin.
 
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