Numéro 123 - mars - avril 2004

 

Paix
UNE QUESTION D’IDENTITE
 

Depuis deux mois les pourparlers de paix stagnent. Ils buttent sur l’une des trois régions - les Monts Nouba, le Nil Bleu Sud et Abyei -techniquement dans le Nord, mais où le Mouvement/Armée de Libération du Peuple Soudanais (M/ALPS) souhaite que puisse se décider par référendum l’appartenance au Nord ou au Sud. Il s’agit d’Abyei, au Sud Kordofan, peuplé de Dinkas. Ce référendum avait déjà été prévu pour Abyei par les accords d’Addis-Abbeba de 1973 : on n’en parla plus, ceux qui en reparlèrent se retrouvèrent emprisonnés et torturés. Beaucoup de chefs historiques de l’ALPS sont originaires d’Abyei. Plus récemment, Khartoum a déplacé beaucoup de ses habitants Dinka et les a remplacés par des nomades arabes Misserya qui y paissaient leurs troupeaux temporairement. Le MLPS demande le retour de ces déplacés avant un référendum. Mais Abyei est riche en pétrole, c’est le block quatre. Khartoum, jupitérien, ne fléchit pas. Si le Sud a aussi le pétrole d’Abyei, dit-il, il sera riche et pourra voter ultérieurement pour l’indépendance. Les Etats-Unis ont proposé un compromis. Pendant la période intérimaire, les gens de la région auraient des représentants à la fois dans le Nord et dans le Sud; les revenus pétroliers seraient eux aussi partagésentre Nord et Sud. Après quoi, les habitants choisiraient par référendum d’appartenir au Sud ou d’avoir un statut spécial. Bush, las de s’entendre indéfiniment promettre la paix « à la fin du mois » a téléphoné à Béchir et à Garang, leur lançant un quasi-ultimatum. La proposition américaine fut acceptée par le MLPS. L’opposition de l’intérieur à Khartoum a émis des réserves, peut-être sur suggestion gouvernementale.

Nous nous interrogeons. Le Soudan se livre-t-il volontairement à des atermoiements attendant d’abord les élections en Irak qui forceront les Américians à porter leur attention ailleurs, puis les élections américaines ? Un président démocrate ne bombarderait sûrement pas Khartoum.
Béchir commande beaucoup d’armes. Achats à l’Inde (lire le dernier VS), achat de 12 avions de chasse et autre matériel militaire russe à l’Ukraine, achat à la Chine de trente-deux hélicoptères basés à Bentiu (nouvelle non confirmée), un mémorandum d’entente avec la Malaisie sur l’armée, un espoir d’accord de défense avec l’Egypte et des pays arabes (lire plus bas Militaire). De plus, le Soudan avait fait deux emprunts à la Chine destinés à l’acquisition de pièces de rechange d’avions et de matériel militaire. Est-ce pour reprendre la guerre au Sud, pour la guerre au Darfour ou s’arme-t-il contre tout le Soudan?

Si la paix du Sud se faisait, une pluie de problèmes resterait à résoudre. Problème des milices pro-gouvernementales : il existe un dialogue Sud-Sud entre elles et l’ALPS qui souffre de l’absence de médiateurs. Il y a eu quelques succès notamment avec la Force de Défense de l’Equatoria qui intégre l’ALPS. Mais voit-on Paolino Matiep abandonner son pré carré des champs pétrolifères ? S’il ne le fait, les forces gouvernementales présentes dans le Sud en profiteraient. Problème de propriété de la terre. Bien que les accords sur le partage des richesses aient déjà été conclus, on en discuterait encore. La difficulté vient de ce que d’après le droit soudanais du Nord, la terre appartient à l’Etat, sauf enregistrement extrêmement coûteux. De vastes étendues de terre, au Sud, dans les monts Nouba, dans le Haut-Nil Bleu, ont été louées par l’Etat à des habitants des islamistes des villes, pour en faire des fermes pluviales mécanisées. Les propriétaires traditionnels de ces terres se sont retrouvés ouvriers agricoles, et fort mécontents. Problème de démocratie enfin, le gouvernement a feint de promettre la démocratie avec un accord entre tous les partis pendant la période pré-intérimaire de six mois. Mais il a suspendu ses contacts avec l’Alliance Nationale Démocratique qui regroupe tous les partis d’opposition sauf l’Umma, pour avoir admis en son sein le Mouvement/Armée de Libération du Darfour. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. La ligne de repli du gouvernement est l’organisation dans ces six mois d’un référendum sur l’acceptation du traité de paix. Que ferait-il si la réponse était négative ? Prendra-t-il   ses mesures pour que la réponse soit celle jugée désirable.

Le nuage très menaçant qui plane sur la paix dans l’immédiat est le problème du Darfour en guerre depuis plus d’un an. Le Darfour qui fut un Sultanat dès le XVllème siècle, le Darfour qui voit, sans y être inclus, une paix avec le Sud comportant trois régions du Nord défavorisées, et un partage du pouvoir et des richesses entre le Nord - qu’il comprend comme le centre Nord, centre traditionnel du pouvoir et de l’argent - et le Sud. Le Darfour dont l’exemple est une émulation pour les autres régions qui se jugent défavorisées. Le Darfour, la plus grande catastrophe humanitaire de notre temps, une guerre qui conduit à des violations de droits de l’homme comparables au Rwanda, selon Mukesh Kapila, Résident au Soudan des Nations-Unies. 
Qui ajoute «  Il n’y aura pas de paix au Soudan sans paix au Darfour ».

Au désir des partis de l’opposition de concourir aux pourparlers de paix, s’ajoute désormais celui de toutes les régions. Y aura-t-il vraiment une paix au Soudan sans que le problème des identités des Soudanais soit résolu ? Sans que l’Etat reconnaisse que le Soudan est un pays multi-racial, multi-culturel. Qu’à côté de la vallée du Nil près de Khartoum , existe un pays qui n’est pas arabe mais africain, dont la majorité des musulmans n’est pas islamiste.

Simone Dumoulin

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