Numéro 122 - janvier - février 2004

 

Femmes du Sud
 

L’agence de presse des Nations-Unies à Nairobi vient de produire plusieurs études sur les femmes du Sud-Soudan. Un des points fréquemment soulevés est la tradition concernant les arrangements matrimoniaux chez tous les peuples nilotiques, une grande partie de la population sud-soudanaise.
C’est là que le manque relatif de pouvoir des femmes peut être le plus aisément compris. Pour la survie du groupe, la redistribution et le partage des richesses sont indispensables : la cheville ouvrière en est la dot. Quand une jeune fille se marie, son époux doit régler une dot à sa famille, habituellement sous forme de bétail. Cela donne lieu à de nombreuses discussions, la famille de la jeune fille sachant très bien quelles sont les meilleurs vaches de la famille du mari. Si la dot n’est pas entièrement payée, la famille de la jeune fille peut la reprendre même si elle a plusieurs enfants et qu’elle vive contente avec son mari ; si le  mari ne  paie qu’un petit quelque chose pour récupérer sa femme, l’opération recommencera peu après. Alors que la femme nilotique est libre du choix de son époux, une fois mariée elle a « les vaches sur le cou », comme disent les Nouer. Le divorce de la femme est quasi impossible car elle doit obtenir le consentement de toute la communauté et surtout des siens qui devront rendre le bétail - ce à quoi ils sont fort réticents. L’épouse doit aussi subir la coutume du lévirat qui l’oblige à épouser son beau-frère si elle devient veuve sans enfant (VS).

Qualité de vie 

Un sous-développement historique, plus de 20 ans de guerre et les inégalités dans le pouvoir traditionnel font que les femmes du Sud sont parmi celles qui présentent les pires indicateurs au monde de qualité de vie.
Ceci dans un temps où une réduction drastique du nombre d’hommes impose toutes les responsabilités aux femmes. Les hommes sont partis combattre. Ils se sont aussi rendus à dans le Nord ou à l’étranger pour faire des études ou avoir une formation. D’après l’UNICEF les estimations dans le Bahr el Ghazal mettent la population masculine à 25% du total.
Les femmes laissées sont responsables du maintien en vie de leurs familles dans des sociétés traditionnelles qui leur donnent un statut inférieur, un mauvais accès aux activités génératrices de revenus, peu de possibilités d’éducation et peu ou pas de réparations légales.

Du fait du statut matrimonial, la femme ne possède rien et n’a pas de revenu à elle.

Des estimations faites par un groupe des plus grandes agences d’aide suggèrent que le taux d’alphabétisation féminin pourrait ne pas dépasser 10%. Même parmi les femmes alphabétisées, peu sont allées à l’école secondaire. Quand les garçons vont en classe, les filles doivent aller chercher de l’eau, souvent très loin, écraser le grain ou s’occuper des petits.
Un Soudan pacifié aura besoin, particulièrement dans le Sud désavantagé historiquement, de toutes les personnes éduquées qu’il peut rassembler pour avoir les médecins, les avocats et les enseignants nécessaires à un développement durable.

Quand on demande aux femmes qui vivent au Sud-Soudan ce qui leur est le plus nécessaire, elles répondent immédiatement l’éducation. Il est vrai que, avec l’insécurité et les cycles de déplacement, l’éducation n’est qu’un rêve pour beaucoup d’enfants, garçons et filles.
Cependant quelques tentatives ont été faites pour l’éducation des filles. Dans la région de Rumbeck, au Bahr el Ghazal sur initiative de l’UNICEF, 36 écoles de filles ont été bâties, 10 autres seront ouvertes sous peu. Pour garder un niveau de fréquentation scolaire élevé et celui des abandons faible, il n’y a pas de frais de scolarité, la classe ne dure que trois heures par jour et pour éviter les longs trajets, ne sont admises que les élèves vivant à moins de 15 minutes de marche de l’école. Ces dispositions ont beaucoup augmenté la fréquentation scolaire des filles et on espère qu’après trois ans de scolarité elles pourront rejoindre soit l’école communautaire locale, soit l’école des filles de Rumbeck.

D’autres difficultés s’élèvent ; les pères, quand ils sont là, doivent être convaincus que les filles ont autant besoin d’éducation que les garçons. Leur mentalité commence lentement à changer car ils voient que l’éducation permet aux filles d’améliorer la santé de leur famille en réduisant la mortalité infantile et de gagner leur vie. Tout cela augmente leur valeur au moment de la discussion sur le montant de la dot.

Risques à la naissance au Sud-Soudan

Dans quelques régions affectées par la guerre, le taux de morts maternelles à l’accouchement s’élève à 865 pour 100 000 (UNICEF), alors que le taux pour l’ensemble du Soudan est de 550 pour 100 000 (Rapport sur le Développement Humain des N.U.).
Quand une femme accouche au Sud-Soudan, il n’y a le plus souvent ni médicaments pour atténuer la douleur, ni chirurgien pour pratiquer une césarienne. Une complication fréquente de l’accouchement est l’apparition d’une fistule. 
Les fistules surviennent d’habitude quand le travail se prolonge trop longtemps. La tête du bébé s’appuie contre le pelvis de sa mère et empêche le sang d’irriguer les tissus fragiles entourant la vessie, le rectum et le vagin. Les tissus pourrissent bientôt laissant place à une fistule. Dans le pire des cas, cela peut causer la mort par infection et arrêt des reins. Selon l’OMS, il y a quelque 2 millions de fistules obstétriques dans le monde et l’on compte 50 000 à 100 000 cas nouveaux par an.
Les fistules peuvent être prévenues et il n’y en a virtuellement pas de cas quand il ne s’agit pas de grossesses chez des femmes très jeunes, ou quand des soins médicaux adaptés sont donnés. Les patientes atteintes peuvent être guéries grâce à une chirurgie reconstructive qui obtient 90% de succès et coûte de $100 à $400. Cependant beaucoup de femmes au Sud-Soudan et en Afrique sub-saharienne, soit ignorent que le traitement existe, soit sont incapables d’y avoir accès et de se l’offrir*. 
Elles continuent à vivre dans la douleur, souvent rejetées par leur mari et la communauté à cause de l’odeur d’urine. Sans aucun soutien familial, sans revenu à elles, ces femmes sont dans une situation désespérée. Certaines en sont réduites malgré leur état, à la prostitution, ce qui augmente leur vulnérabilité sociale et physique.
Ce ne fut pas le cas de Nyanut qui ayant entendu parler de traitement à Rumbeck, put arranger le transport, grâce à son statut d’épouse d’un soldat ALPS. Le voyage de plusieurs jours en 4x4 sur des pistes de brousse fut très pénible. A son arrivée on ne lui donna que des soins palliatifs, car à cette époque il n’y avait pas de chirurgien formé aux fistules. Elle attendit 2 ans l’opération. Depuis l’arrivée de Nyanut il y a eu quelques progrès, un chirurgien vient une fois par an, et viendrait plus souvent si 10 patientes attendaient. L’ONG italienne Comitato Collaborazione Medica, forme maintenant des chirurgiens à opérer césariennes et fistules*. D’autre part, les efforts de Santé de la Mère et de l’Enfant, subventionné par l’UNICEF, incitent, dans les environs de Rumbeck, à repousser l’âge du mariage et de la première naissance, à donner une meilleure éducation et à travailler avec l’aide des sage-femmes traditionnelles et des travailleurs de santé communautaires.
Parce qu’elle est guérie, Nyanut serait maintenant acceptée dans sa communauté mais elle préfère travailler à l’hôpital bien qu’elle ait laissé ses trois enfants au village.

*A l’hôpital de Khartoum, un bloc opératoire offert dans les années 80 par les Amis de Soeur Emmanuelle est destiné à opérer les seules  fistules. Avant son existence on pouvait voir dans une courette de l’hôpital plusieurs dizaines de femmes venues de toute l’Afrique de l’Est en attente de l’opération pendant parfois 18 mois. 

Femmes et enfants en prison

Mary Deng, ce n’est pas son vrai nom, est en prison à Rumbeck en zone ALPS. Elle n’a pas été jugée, elle n’attend pas de jugement, elle n’a même pas été arrêtée. Elle a seulement demandé le divorce de son mari qui, en fait, est mort. La cour coutumière l’a condamnée à 8 jours de prison pour la faire changer d’avis, et si elle ne change pas d’avis elle aura encore 8 jours de prison. Mary refuse la coutume du lévirat qui oblige son beau-frère ou à la limite un autre membre de la famille de son mari, à l’épouser comme elle est veuve sans enfants, pour donner une postérité au défunt. Le problème vient des vaches que la famille de son mari a dû donner à sa famille lors du mariage et que cette dernière devra retourner si Mary n’épouse pas son beau-frère. Selon Monyluak Kuol, project officer à Rumbeck et Dinka lui-même, la cour coutumière a outrepassé ses droits en emprisonnant Mary. La loi internationale prohibe un tel emprisonnement et un avocat du centre Légal des Femmes du Bahr el Ghazal va rencontrer les juges de Rumbeck pour les mettre en garde contre de tels faits.
Tout a bien fini pour Mary, mais sa famille doit rendre la dot.

Les 19 autres femmes à la prison de Rumbeck ont un problème différent, celui de nourrir leurs enfants*. Beaucoup ont dû les prendre avec elles, soit qu’elles les nourrissent au sein, soit qu’aucun autre membre de leur famille n’ait voulu s’en charger. Or la prison manque de nourriture pour les femmes aussi bien que pour leurs enfants, rien n’est prévu pour les soins médicaux et les femmes dormaient à même le sol jusqu’à ce que l’UNICEF fournisse des feuilles en plastique. La seule manière qu’elles ont de se nourrir est de porter de l’eau pour les commerçants du marché local [ce qui implique qu’elles sortent de prison !]. Mais les enfants ne peuvent aller à l’école, et le plus souvent ils ne pourront plus y aller [car trop âgés] quand leur mère sortira.

La plupart des femmes sont détenues pour adultère**. Selon la loi coutumière, la femme adultère doit payer une amende équivalente à $50, payable en bétail. Mais dans les familles dinka typiques, -les Dinka sont la principale tribu de Rumbeck-, c’est l’homme à la tête de la maisonnée qui a seul le contrôle sur les vaches, aussi la plupart des femmes sont-elles incapables de payer l’amende et se retrouvent en prison. En dépit de l’inégalité évidente d’un tel arrangement, les juges coutumiers devraient donner à la femme plus de temps pour payer l’amende grâce à l’aide de leur parenté ... et de leur mari. Selon Kuol Monyluak, une circulaire des juges de cours plus élevés devrait suggérer aux juges coutumiers de prêter plus attention au nombre et à l’âge des enfants et d’obliger le mari, s’il ne paie pas l’amende, à prendre soin des enfants ayant dépassé l’âge de nourrisson. Etant donné que le mari doit recevoir une forte compensation du complice de l’adultère, il pourrait payer l’amende, moins élevée, de sa femme. Cependant, il s’agit de changer la situation en général. Selon la loi coutumière, les hommes peuvent être convaincus d’adultère, mais seuls les plus pauvres d’entre eux se retrouvent en prison, car la plupart du temps les hommes ont de quoi payer l’amende. Donc en cas d’adultère, l’homme sera libéré après avoir payé tandis que la femme restera un an en prison.
Beaucoup de femmes déclarent avoir commis l’adultère dans l’espoir d’obtenir le divorce de leur conjoint. Mais la grande majorité de ces efforts ne rencontre pas le succès, et revenue de prison, la femme se retrouve avec le même mari dont elle ne veut toujours plus. Elle recommence parfois et se retrouve en prison. 

En juillet le MLPS a mis en oeuvre 26 lois pour gouverner la partie du Sud qu’il contrôle. L’une d’entre elles prévoit que tout doit être fait pour empêcher les mères qui nourrissent leurs enfants d’aller en prison. Ces lois ont malheureusement oublié le cas des mères qui ont avec elles un enfant allant à l’école.

* Au Nord les femmes sont plus ou moins nourries en prison mais pas leurs enfants ce qui est un vrai problème.
** Au Nord l’adultère est condamnée à cent coups de fouet, peine à laquelle l’homme échappe le plus souvent « faute de preuves », le témoignage féminin n’étant pas accepté en matière matrimoniale et la maternité en l’absence du mari étant une preuve de l’adultère féminin.

(Traduits et adaptés par Vigilance Soudan)
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