Numéro 121 - novembre- décembre 2003

 

Turabi/Taha :
Une lutte pour le pouvoir ou la fin annoncée d’un règne
 

Si la signature d’un accord entre le chef de l’opposition soudanaise Mohamed Osman Al Merghani et le Vice président Ali Osman Mohamed Taha le 4 décembre dernier  marque une avancée significative dans le processus de paix et le rétablissement d’un régime démocratique au Soudan, les experts y voient avant tout l’aboutissement d’un processus d’usure et de lutte pour le pouvoir entre islamistes soudanais. Dr al-Turabi y est forcément pour quelque chose. N’est-il pas le parrain désavoué de ce régime ? En effet, la libération de Turabi survenue le 13 octobre 2003 a provoqué ces derniers développements.

L’arrestation de Turabi, chef du Congrès Populaire, en février 2001 avait été justifiée par la signature d’un mémorandum avec le SPLM de John Garang. En réalité le pouvoir qui négociait avec ce même Garang, se sentait déstabilisé par Turabi. Ce dernier au fil des jours depuis son limogeage du poste de président du parlement en décembre 1999, était dans la position du principal opposant au pouvoir. Le Congrès populaire pratiquait une guerre sans merci contre le pouvoir où les dossiers les plus secrets commençaient à être dévoilés. Al Béchir mais surtout le vice président Ali Osman Taha, ne savaient plus qui était avec ou contre eux au sein des islamistes soudanais. Cette politique d’agressivité à tout va : brouiller les cartes et s’allier avec son ennemi, visait à donner à Hassan Al Turabi une nouvelle virginité et une légitimité politique. Son emprisonnement contribua à cet effet. 

La force de Turabi est que ses anciens adeptes ne savaient pas que faire de lui, alors qu’il dispose d’un large choix de méthodes pour nuire au régime. Dans une société patriarcale, Turabi se donnait l’image du Père trahi par ses enfants qui ont été aveuglé par la cupidité du pouvoir. Beaucoup d’islamistes soudanais même parmi les fidèles du pouvoir en place voyaient mal le traitement réservé au parrain du mouvement islamiste soudanais. Dès lors on comprend aisément la facilité avec laquelle le Congrès populaire pouvait recruter parmi les partisans du régime. Aussi, le pouvoir pour endiguer les fuites dans la presse n’avait d’autre choix que museler le Congrès populaire, son organe de presse et tout autre journal qui sympathisait comme ce fut le cas pour le quotidien Alwan. Les affaires de corruption des membres de l’équipe dirigeante étaient le sujet favori de cette presse. L’infiltration du régime par les turabistes devenait visible aussi lorsque les services secrets arrêtaient des mujahidines devenus célébrés par les medias officiels du régime qui diffusai des émissions de propagande sur la guerre civile au sud du pays.

La question de Darfour est devenue aussi une raison pour combattre le régime en place. Ainsi on assista dans un premier temps à la diffusion clandestine d’un livre noir dénonçant les inégalités de traitement dont cette région est l’objet. A la fin de 2001, a vu le jour le Mouvement soudanais de la justice et de l’égalité, les dirigeants de ce parti qui prône la lutte armée, sont des anciens du Front national Islamique. Khartoum les accuse d’être manipulés par Al Turabi, et refuse d’entamer des négociations avec eux. Cela étant dit, on dénote un ton religieux dans le discours de ce parti même s’il met l’accent sur les revendications régionalistes.

Une partie des islamistes du côté gouvernemental plaidait pour la réunification du mouvement islamiste. Ali Osman Mohamed Taha s’opposa systématiquement à une pareille démarche. Mais cela n’a pas empêché d’éminents dirigeants au sein du parti au pouvoir de mener plusieurs missions de bons offices avec Turabi pour réconcilier les islamistes. Ghazi Salah Eddine Attabani avait fait différentes démarches auprès de Turabi, la dernière remonte au mois d’avril 2002.

Ainsi Turabi même s’il n’est plus aux affaires depuis 1999, continue indéniablement d’avoir une influence certaine dans la vie politique du pays. Toutefois sa libération à mi octobre dernier venait à un moment où régnait une certaine confusion dans les allées du pouvoir suite aux négociations Taha/Garang au Kenya. On estime que cette libération s’est faite sous pression des islamistes qui voulaient un compromis avec al Turabi. Egalement, on prétend que Attabani y est pour beaucoup. Bref, un règlement de compte entre deux factions au sein de l’équipe dirigeante conduit à la libération de Turabi. On voulait que sa libération gêne le vice président Ali Osman Mohamed Taha et paralyse son action.

Un coup de fouet

Libéré, Turabi a très vite senti la fragilité de la situation de son principal adversaire  Ali Osman Taha. En effet celui-ci négocie cette fois directement avec Garang. Saboter ces négociations lui permettrait de retrouver sa place au sein du régime et d’éliminer Taha si non de provoquer sa chute. Très vite, il annonce son intention de rencontrer les dirigeans de l’opposition soudanaise à l’étranger, il demande la tenue d’élections législatives, il profite de ce que l’archevêque de Khartoum Zubeir Wako soit créé Cardinal pour aller le féliciter et annoncer son attachement au respect des libertés religieuses. Il part à Doha invité par la télévision panarabe Al Jazeera, où il rappelle la nécessité d’expliquer le sens du Djihad au gens, et défend l’idée que la liberté constitue le fondement de l’Islam. Occuper la scène, démontrer les limites du régime

Le Vice président comprend que toute inertie dans les négociations de paix l’expose doublement. Sur le plan intérieur Turabi attend cet échec pour le délégitimer, sur la scène internationale les Etats-Unis risquent de reprendre leur politique de déstabilisation contre le régime. Son seul salut sera de maintenir le cap et d’avancer sur les deux questions de la paix et de la démocratisation du pouvoir. Il explique à ses interlocuteurs sudistes qu’il est attendu au tournant, que renoncer clairement à la législation islamique signifie sa mort politique. Il faudrait trouver une solution qui lui sauverait la face. Sur l’autre front celui de négociations avec l’opposition soudanaise représentée par l’Alliance nationale démocratique, Taha accélère la marche pour signer un accord avec celle-ci avant Turabi. Ce dernier avait entrepris des contacts avec les dirigeants de l’opposition pour signer une déclaration politique pour la paix et la démocratie au Soudan. Taha signe dans la foulée à Jeddah en Arabie Saoudite un accord avec le chef de l’AND qui prévoit, outre les principe énoncés dans l’accord signé avec le SPLM, d’autres principes parmi lesquels l’organisation d’élections régionales pour le choix des chefs des exécutifs régionaux. Il faut se rappeler que l’organisation d’élections régionales fut proposée par Turabi et motiva son limogeage du perchoir.

Cette lecture rapide de la situation politique soudanaise, permet de réaliser combien l’usure du pouvoir et la lutte pour le pouvoir ont amené les islamistes soudanais à se déchirer entre eux. Turabi avait depuis longtemps proposé la démocratisation du régime. Le parti, par le coup d’Etat de 1989, avait réussi à imposer la législation islamique. La démocratisation signifiait pour lui faire la pérennité de cette législation en trouvant d’autres alliés venus de l’islam modéré tel son beau frère Sadiq Al Mahdi. Ali Osman Taha à l’époque s’opposait à cette démarche. Turabi s’apprêtait à réorganiser le parti et l’appareil de l’Etat. Taha sentait que le vent tournait contre lui. Aujourd’hui, Taha va à grand pas vers la paix et la démocratie au Soudan. Avec une seule différence qui est de taille : aujourd’hui c’est lui qui négocie la paix, c’est lui qui aura une nouvelle légitimité tirée de la signature d’accords politiques avec les opposants. Il fait ce que Turabi voulait faire mais à sa place. Reste à savoir si Taha, l’homme qui a fait toute sa carrière dans l’ombre, aura le même charisme pour séduire les islamistes une fois qu’un régime parlementaire multipartite  sera établi au Soudan.

par Hassan El Tom.
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