Numéro 121 - novembre- décembre 2003

 

PAIX
A MARCHES FORCEES
 

Après le bel effort que représenta l’accord sur les forces armées pendant la période intérimaire, survenu 15 mois après celui concernant l’auto-détermination du Sud et la liberté de culte dans tout le Soudan, les pourparlers piétinent.
Le Vice-Président de la République, Ali Mohammed Taha* et Garang, le président du Mouvement/ Armée de Libération du Soudan (M/ALPS), se sont retrouvés au Kenya ; ils n’ont guère avancé. Ce n’est pourtant pas faute d’insistance des Etats-Unis qui n’ont jamais eu de succès au Moyen-Orient ni dans le Golfe, et pour lesquels  un accord sur le Soudan enverrait un message puissant au monde musulman et serait utile à la réélection de Bush. Et les réserves pétrolières soudanaises sont estimées à 1,2 milliards de barils. Colin Powell est donc venu le 22 octobre encourager les négociateurs. Dans un premier temps il semble avoir espéré que la paix serait signée en sa présence. Il dut déchanter. Il promit qu’en cas de paix les Etats-Unis envisageraient de suspendre leurs sanctions contre le Soudan et que Béchir et Garang seraient invités à la Maison-Blanche. A la pensée que le traité de paix pourrait être signé à Washington le Kenya fut irrité ; ayant supporté depuis 1992 avec les pourparlers de l’IGAD la chaleur du jour il n’apprécierait guère que les Etats-Unis, ouvrier de la dernière heure, s’emparent de la palme. De plus une telle paix semblerait étrangère aux Soudanais. Quoi qu’il en soit, Powell  arracha aux parties les promesses que les négociations ne s’arrêteraient pas, même pendant le Ramadan, jusqu’à la paix, et que cette dernière  serait signée avant la fin de l’année. Las! sitôt Powell parti, Garang donnait à Taha vacances pour la durée du Ramadan ; ils doivent se retrouver le 5 décembre ; bientôt l’annonce que la date-butoir de fin d’année ne pourrait probablement pas être tenue, filtrait. Il semble qu’à l’arrêt des négociations,  les seuls points d’accord entre les Parties, outre l’agacement causé par l’extrême pression américaine, soient la priorité donnée au retour des réfugiés et déplacés dès la paix signée, un appel aux Nations-Unies pour surveiller le cessez-le-feu, et de bonnes avancées sur le partage des richesses.

En attendant les deux parties essayent de gagner des alliés. Taha s’est rendu en Arabie Séoudite, au Qatar, en Syrie, en Ethiopie, en Egypte.  Une délégation gouvernementale  est allée aux Etats-Unis. Khartoum fait même appel à l’Eglise « très importante pour la paix ».
Garang a envoyé des délégués à peu près dans toute l’Afrique, non seulement en Afrique du Sud, au Mozambique, au Botswana, en Zambie, au Zimbabwé, mais aussi en direction des pays arabes, en Algérie,  au Caire, à Tripoli. Il a aussi convié la Ligue Arabe comme observateur aux pourparlers, disant non sans humour que les délais  dans l’invitation étaient dûs au fait que « les Sudistes ont l’impression que la Ligue soutient le gouvernement ». Il a aussi prié le fils de Qaddafi  de se rendre au Sud-Soudan. Il est allé aux Etats-Unis où il a rencontré Colin Powell et le Secrétaire Général des Nations-Unies.
Il devait surtout se déplacer en France le 22 novembre à l’invitation de Dominique de Villepin. Il  avait aussi pris rendez-vous à Paris avec Saddiq el Mahdi de l’Umma, Mulana Osman el Mirghani du Parti Unioniste Démocratique et de l’Alliance Nationale Démocratique  et Tourabi du Congrès National Populaire. Le 17 novembre, on apprenait que l’invitation de Villepin était repoussée à janvier.  Doit-on penser  qu’après le contrat Alsthom, nos gouvernants n’étaient pas prêts à  voir  tout ce qui compte dans l’opposition musulmane et Garang, lancer un « appel de Paris » favorable à sa position dans les  négociations? Curieusement, selon  le quotidien soudanais al Ray al Amm, les Américains  auraient déconseillé à Garang la tenue de ce meeting quadripartite : si le fait était avéré, ce serait un cas curieux d’entente américano-française sur la politique africaine.

Les parties cherchent aussi à rallier le soutien de leur bord. Béchir lors d’un meeting de la milice des Forces de Défense Populaire, qu’il devra démobiliser, a parlé de leur rôle après la guerre dans la reconstruction ; il déclare que la paix sera le grand accomplissement du régime, oublieux que son coup d’Etat a causé 14 ans supplémentaires de guerre ; il affiche partout sa détermination à conserver à Khartoum un statut islamique et à garder les « trois régions » au Nord. Marque-t-il la ligne rouge qu’il ne franchira pas? Il parle de démocratisation ; son premier but est certes de garder le pouvoir, mais il espèrerait que la patrie, reconnaissante pour la paix retrouvée, l’élira ; s’il est sincère, il devra faire  de grandes purges dans son administration en sens inverse de celles qu’il fit au début de son règne, pour se défaire des tenants de la ligne dictatoriale. Le climat délétère qui prédomine au Darfour fait douter de sa bonne foi. 
Garang a rencontré à Asmara les leaders de l’Alliance Nationale Démocratique dont il fait partie et s’était rendu au Sud-Soudan pour expliquer sa position à ses troupes et à ses supporters. L’ALPS aurait négocié avec des leaders de factions sudistes, assez souvent avec succès.

Les forces de l’opposition manifestent leur mauvaise humeur. Saddiq el Mahdi soutient que le gouvernement et l’ALPS risquent de former une alliance répressive, qu’il n’y a pas à parler de partage du pouvoir mais à organiser des élections, que l’Egypte et la Lybie doivent participer aux négociations. De source gouvernementale soudanaise, l’Alliance Nationale Démocratique juge peu satisfaisantes les négociations qui obligent Garang à une cessation d’hostilités - et donc à ne plus soutenir le front Est à la frontière érythréenne. Quant au petit Mouvement pour la Justice et l’Egalité (Darfour), il affirme que la seule façon pour que les Sudistes ne votent pas pour l’Indépendance, est d’élire Garang à la Présidence de la République.

Un traité de paix ne règlera pas tous les problèmes du Soudan. Il ne sera question, ni des oppositions armées de l’Ouest, ni de celle de l’Est pour laquelle rien n’est prévu.

Dans ces limites, un accord sera probablement signé. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il sera sérieusement mis en oeuvre.

Bételgeuse, 28.11.03

* Selon des informations d’Africa Confidential, Ali Osman a été averti que s’il n’adhérait pas à la paix, les dossiers le concernant en matière de sécurité pourraient être révélés au grand jour. Il a dirigé le ministère de la planification sociale à partir de 1993, date à laquelle il était chargé entre autres de nombreuses questions de sécurité.
 

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