Numéro 115 - novembre - décembre 2002

 

DARFOUR
La mort dans le Darfour
 

Amnesty International se prépare à lancer un nouvel appel contre les exécutions imminentes et le traitement cruel, inhumain et dégradant infligé à cinq Soudanais originaires du Darfur, dans l’extrême-ouest. Ces protestations traduisent certaines des grandes critiques soudanaises à l’égard du « processus de paix » de Machakos, à savoir son incapacité à prendre en compte l’opposition du nord ou à reconnaître la poursuite de la manipulation par le gouvernement des « structures de gouvernement  et du partage du revenu » dans le nord. Alors que Machakos a pris fin pour reprendre théoriquement le 6 janvier, les deux parties ont signé un protocole d’accord. Son objectif, à savoir un « règlement global du conflit soudanais », paraît bien éloigné  vu du Darfur.

L’appel d’Amnesty en faveur d’une « action urgente », lancé le 19 novembre, concerne « cinq hommes qui risquent de manière imminente d’être amputés ou exécutés ». En 1998 et en l’absence d’avocat, ils ont été reconnus coupables de vol à main armé et condamnés à être amputés de la main droite et du pied gauche, puis à être pendus. La cour constitutionnelle vient de rejeter leur appel, jugement que seul le président Omer Hassan Ahmed el Beshir peut réviser. Une banque a récememnt été attaquée dans la capitale du sud Darfur et de nombreux actes criminels se produisent dans cette vaste région frontalière de la République Centrafricaine, du Tchad et de la Libye. On y voit aussi proliférer les tortures, les condamnations à mort et les amputations. (14 hommes ont été pendus à la prison de Shalla, dans la capitale du nord Darfur, El Fasher, durant le seul mois de mai), surtout depuis que le NIF a imposé des tribunaux d’urgence (tribunaux spéciaux) au Darfur en mai 2001. En févirer de cette année,  Abok Alfa Akok, 18 ans, Dinka chrétienne et enceinte, qui disait avoir été violée, a reçu 75 coups de fouets pour adultère au lieu de la sentence initiale qui était la mort par lapidation.

Le Darfur où le plus grand danger, il y a 30 ans, était les animaux sauvages, est ravagé par des conflits. largement provoqués par la concurrence pour l’eau et la terre alors que la désertification progresse, surtout depuis la sécheresse et la famine du début des années 1980, les affrontements se multiplient. Souvent (mais pas toujours), ils opposent des pasteurs arabophones à des fermiers sédentaires dont la première langue est plus locale. C’est une vieille histoire. La tragédie, c’est le démantèlement par Khartoum des structures de pouvoir traditionnelles et l’application du principe « diviser pour règner » qui a si bien fonctionné dans le sud et parmi l’opposition du nord, pour attiser la concurrrence pour les ressources et les rivalités ethniques.

Ravages et dévastations

Les Fur, la plus nombreuse des multiples tribus du Darfur, attaquent désormais des unités de la police et de l’armée qu’ils accusent de soutenir les milices arabes qui dévastent la région. L’armement des tribus arabes par le gouvernement a débuté en 1985, sous  Fadlallah Burma Nasir, membre du Conseil militaire transitoire et plus tard ministre adjoint de la défense d’El Sadig el Mahdi  Il est aussi soupçonné d’avoir armé les « Murahileen » contre le sudistes, ces milices arabes qui avaient alors relancé le trafic d’esclaves avec le soutien du NIF. Aujourd’hui, avec la perspective d’un accord de paix pour le sud (à défaut de paix réelle), les leaders des tribus sédentaires du Darfur accusent Khartoum non seulment d’armer les nomades mais d’orchestrer un nettoyage ethnique comparable à celui qui a eu lieu dans les Monts Nuba il y a une dizaine d’années et dans les zones pérolières du sud depuis lors. En réponse, reconnaissent des leaders locaux des populations comme les Fur, les Messsalit et les Zaghawa (Zakawa) constituent des alliances et achètent des armes pour se protéger. Les Zaghawa vivent également au Tchad. Ils étaient autrefois alliés avec les pasteurs arabes mais la sécheresse et la politique ont changé la donne.

Selon des informations en provenance de la région, les attaques contre les villages semblent de plus en plus coordonnées, avec parfois des raids effectués dimultanément contre des communautés très distantes les unes des autres. Il ne s’agit plus de s’emparer de terres au hasard. Des hommes souvent armés et à cheval détruisent à dessein tout ce qui peut rendre la vie possible : les maisons, le bétail, les stocks de vivres, les biens, les arbres. En quelques mois, de très nombreux villages ont été complètement détruits par des incendies et quelque 500 villageois non armés ont été tués. Les agressions contre les voyageurs sont fréquentes. Officiellement, de nombreux Fur, Messalit ou autres, instruits, ont été arrêtés tandis que l’on constate une forte hausse du nombre de pendaisons, amputations et lapidations (peines prévues par la Sharia), perçues comme instruments de terreur par les habitants du Darfur, traditionnellement accommodants et anti-NIF. La politique de la terre brûlée est courante dans le sud Soudan.

En juillet, des leaders du Darfur dont les leaders de la  National Democratic Alliance Ahmed Ibrahim Diraige et Sharif Harir ont lancé un « appel à la liberté » aux peuples du Darfur, qu’ils soient sédentaires ou nomades, pour qu’ils s’unissent. En août, alors que le gouvernement continuait à imputer la violence à des « conflits tribaux » exacerbés par la circulation d’armes en provenance du Tchad et de la Libye, des villageois Fur ont attaqué des poste de la police et de l‘armée à Golou et Tur dans le massif de Jebel Marra (3088 mètres), croissant fertile du Darfur. Selon des sources de l’opposition, les villageois ont tué une dizaine de responsables de la sécurité et saisi des armes qui leur avaient été précédemment confisquées. Ils affirment que cette attaque a été provoquée par l’incapacité de la police et de l’armée à répondre à des agressions arabes, à quoi vient s’ajouter l’obstination des autorités à désarmer les villageois qui tentent de poursuivre leurs assaillants. Par ailleurs, des milices ont attaqué des villages Messalit à Mastari, au sud d’El Geneina. Khartoum accusait les habitants d’avoir formé un « Front de libération du Darfur ».
Lorsque le village de Shoba (capitale du Sultanat Fur au XVIIIè siècle) a été attaqué et incendié pour la seconde fois en avril, les forces gouvernementales de Kebkabiya, à 15 km de là, sont restées dans leurs casernes. La mise à sac du village a duré six heures et les milices arabes ont tué 17 civils, incendié plus de 600 maisons et tué ou mutilé un millier de bêtes. Après l’attaque, ils ont désarmé les villageois qui tentaient de les poursuivre et arrêté certains de ceux qui avaient signalé l’attaque.
Après les attaques contre Golou et Tur, Khartoum a accepté une conférence sur la sécurité à Nyertete, sous la présidence du sultan Fur, Hussein Ayoub Ali Dinar. Cette initiative a été perçue comme une tentative pour contenir la colère populaire pendant que les médiateurs de Machakos et les négociateurs du NIF dépeignaient la guerre soudanaise comme un conflit nord-sud. Les conséquences ne se sont pas fait attendre. L’arrestation préventive de 70 Fur, dont des avocats, des enseignants, des sheikhs et des shartai (chefs) a enflammée les passions. Certains sont toujours derrière les barreaux plus de trois mois plus tard. Un rapport officiel sur la conférence accuse le gouvernement de soutenir activement les milices arabes.

(Africa Confidentiel 25 11 2002)
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