| Le 20 juillet, le protocole de Machakos signé par le gouvernement
soudanais et le M/ALPS marquait une étape dans le processus de paix.
Il disait l’attachement des deux parties à l’unité du Soudan,
et prévoyait le droit du Sud à l’autodétermination
six ans et demi après l’accord final ; pendant cette période
intérimaire le Sud aurait une large autonomie. Il était fait
état de gouvernance démocratique. La liberté de culte
était assurée dans tout le Soudan. La seconde session des
négociations reprenait le 12 août; elle concernait le partage
des richesses, celui des pouvoirs, les formes précises de gouvernement,
la sécurité, le sort des armées et milices, et un
cessez-le feu général. Le 2 septembre, Khartoum les suspendait,
soutenant que la prise d’une ville du Sud, Torit, par l’ALPS, était
contraire à l’esprit des négociations. Etait-ce une fausse
excuse? Aucune allusion n’était faite aux offensives gouvernementales
réussies, dans le Nord Bahr el Ghazal avec la prise de Gogrial,
en Equatoria avec celle de Loronyo, ou en zone pétrolière
avec les prises de Mankin et de Tam, accompagnées des habituels
massacres de civils. L’ensemble de la presse n’en parla pas, et si, publiquement
une grande partie de la planète dit son désarroi devant l’interruption
des pourparlers, personne ne souligna l’irrationalité du reproche.
Etait-ce par diplomatie?
Suspension des pourparlers, Béchir appelle au Djihad
A l’égard de son opinion, Béchir trouva des accents gaulliens:
«Nous avons perdu une bataille, nous n’avons pas perdu la guerre
». Sa fureur, son appel renouvelé au djihad et à la
mobilisation, laissaient penser que peut-être il était débordé
par les mécontents opposés à toute concession, tant
chez les amis de Tourabi qu’au sein de son propre camp. Les plus dangereux
appartenaient à son armée et à ses milices, qui n’ont
peut-être plus envie de se battre mais ne veulent pas être
humiliées. Corroborant cette opinion, on apprenait que 19 des plus
importants dirigeants de la milice arabe montée pro-gouvernementale
avaient été tués dans la prise de Torit.
Trois autres points de friction
Rapidement le gouvernement soudanais laissait entendre d’autres raisons.
Dès le 3 septembre, Khartoum présentait une « demande
de clarification » à l’IGAD. Elle concernait les prises de
position du M/ALPS, durant le second round des négociations, qui
étaient selon lui contraires au protocole du 20 juillet. Nous en
avions souligné dans notre précédent bulletin les
nombreux non-dits.
Le texte gouvernemental cite tout d’abord les rapports entre l’Etat
et la Religion. Le M/ALPS a demandé que la capitale fédérale
soit laïque pour que tous les Soudanais puissent s’y sentir chez eux,
ce qui favoriserait, à terme, un référendum en faveur
de l’unité.
Le second point concerne la structure du gouvernement. Le protocole
du 20 juillet avait soulevé de forts soupçons au sein de
l’opposition exilée du Nord, le processus étant clairement
identifié comme bilatéral. Le conseil de direction de l’Alliance
Nationale Démocratique (AND) groupant des partis du Nord et le M/ALPS,
réuni fin août à Asmara, montra le même souci.
Selon le International Crisis Group, le président du Parti
Unioniste Démocratique (PUD), président de l’AND, voulait
que la seconde phase des pourparlers soit repoussée pour permettre
la participation de l’AND. Le gouvernement soudanais s’y opposa avec énergie,
menaçant d’inclure ses alliés sudistes dans les pourparlers
si l’ALPS insistait. L’interdiction faite par le gouvernement aux membres
des partis de l’Alliance Nationale Démocratique présents
au Soudan de se rendre à Asmara, semble faire partie de l’effort
gouvernemental pour tenir l’AND en dehors des négociations. Cependant
le meeting d’Asmara permit à Garang de rassurer ses alliés
du Nord sur la sincérité de l’ALPS concernant l’unité
du Soudan, à condition que le Nord montre un engagement sincère
dans la recherche de l’égalité et de la justice pendant la
période intérimaire. Le communiqué final endossa le
protocole et donna à l’ALPS un «mandat conditionnel»
pour négocier pour l’AND pendant la seconde phase. La réunion
d’Asmara a reçu un délégué du parti Umma de
l’opposition du Nord de Sadiq el Mahdi. AND et Umma sont tombées
d’accord pour une coordination en faveur de la paix et de la démocratisation.
Après ce rapprochement une grande cérémonie eut lieu
au quartier général du parti Umma à Omdurman au cours
de laquelle des représentants de plusieurs partis d’opposition,
d’organisations de la société civile et de personnalités
nationales signèrent un mémorandum, expliquant que
le processus de paix presse à un retour à la démocratie.
Al Mahdi réunit 300 000 personnes lors d’une visite à El
Obeid, Kordofan, région dont viennent beaucoup de ses supporters.
Son succès populaire, ajouté au fait que son parti n’a pas
d’aile armée, fait que le gouvernement semble chercher à
éviter la confrontation.
Certes le protocole du 20 juillet avait rendu un hommage de pure forme
à la gouvernance démocratique. Rien n’avait été
dit sur des élections. Le surcroît de démocratie demandé
par le M/ALPS à l’incitation de ses partenaires de l’Alliance Nationale
Démocratique, aurait mis en danger mortel tant le pouvoir
de Béchir que celui de son parti.
Le troisième point concernait les frontières
du Sud sujet à autonomie puis à référendum
d’autodétermination. Il n’en avait pas du tout été
fait mention et maintenant le M/ALPS demandait que soient inclus les monts
Nouba, la région d’Abyei, le Haut Nil Bleu Sud, toutes régions
en partie sous contrôle ALPS et qui avaient trouvé le protocole
de Machakos parfait à condition que leurs régions fassent
bien partie du Sud.
Donc trois points de friction dont Khartoum voulait faire croire à
l’opinion internationale qu’ils avaient déjà été
décidés.
Les deux parties s’étaient raidies devant le mécontentement
des leurs.
Reprendre les pourparlers
Les médiateurs de l’IGAD, les négociateurs américains,
britanniques, italiens et norvégiens s’interposant, l’ALPS accepta
de proposer une trêve pour la durée des négociations.
Le silence de la réponse fut assourdissant. Finalement les forces
gouvernementales reconquirent Torit et, comme beaucoup le subodoraient,
l’honneur étant sauf, Khartoum voulut bien reprendre les pourparlers.
Dernier pépin. L’AND pour qu’on ne l’oublie pas, fit lancer
à son armée une offensive victorieuse dans les collines de
la Mer Rouge sur la frontière érythréenne (Lire Opérations
Militaires). A nouveau offense mortelle; Khartoum accusait l’armée
érythréenne d’être intervenue et les bruits de bottes
retentirent entre les deux Etats; Khartoum ne voulait plus inclure le front
de la Mer Rouge dans la trêve, ce à quoi le M/ALPS s’opposait,
le gouvernement pouvant profiter de la trêve pour transporter ses
troupes du Sud sur le front Est. Finalement tout se calma à peu
près. et les pourparlers reprirent le 16 octobre.
Pour se mettre en jambe on débuta par un atelier qui s’en tint
aux idées générales.
Les Américains, Note discordante
Entre temps, la machine de guerre américaine voulant utiliser
carotte et bâton pour la paix au Soudan, s’était mise en route.
Le Congrès américain, indigné à juste titre
par la suspension des pourparlers et l’interdiction d’aide humanitaire
au Sud et dans les Monts Nouba (lire Droits de l’homme), avait voté
les 7/10 octobre, une nouvelle loi « Paix au Soudan ». La précédente
n’avait jamais été contresignée par Bush. La loi condamne
les violations des Droits de l’Homme du Soudan et l’utilisation de l’arme
de la faim. L’administration américaine doit décider tous
les six mois si les deux parties discutent de bonne foi. Si elle juge que
la faute en revient au seul gouvernement, les Etats-Unis réduiraient
ou suspendraient leurs relations diplomatiques avec le Soudan, voteraient
de manière à empêcher tout prêt international
au Soudan, essaieraient de geler ses revenus pétroliers et rechercheraient
une résolution du Conseil de Sécurité des Nations-Unies
lui imposant un embargo sur les armes. A l’exaspération de Béchir,
Bush approuva cette législation alors que les négociations
avaient repris. De plus le Trésor américain bloquait les
biens de douze sociétés soudanaises (lire Pétrole
et Economie), tandis que le Département d’Etat inscrivait le Soudan
dans une liste de quatre Etats entravant la liberté religieuse.
La « carotte » était réservée à
l’ALPS: la même loi « Paix au Soudan » autorise le paiement
de 300 millions de dollars en trois ans pour «aider les régions
en dehors du contrôle gouvernemental à préparer la
population à la paix et à une gouvernance démocratique
», incluant un soutien à l’administration civile, l’éducation,
la santé et l’agriculture.
Le dilemme des négociateurs
Médiateurs et négociateurs ne seraient pas prêts
à faire durer les pourparlers au-delà de fin 2002. Ils savent
qu’une seule chose importe à Béchir, conserver le pouvoir.
Une vraie démocratisation, des élections libres, le respect
des droits de l’homme le lui feraient perdre. Il semble maintenant craindre
son armée autrefois totalement épurée par lui. Cette
armée pourrait être, si elle souhaite encore se battre, une
source de problèmes non seulement pour lui, mais aussi pour l’opposition
si elle venait au pouvoir. La politique américaine est-elle destinée
à imposer la démocratie de force, que cela passe ou casse?
La paix, si elle vient, risquerait d’être sans démocratie
malgré les recommandations de beaucoup, le Rapporteur des Droits
de l’homme des Nations-Unies, les Eglises et tant d’autres.
Pour éviter que les mécontents essaient d’arrêter
le processus de paix, les parties sont tombées d’accord sur une
stricte confidentialité jusqu’à un accord total. Il a toutefois
filtré que Khartoum a refusé les approches de Sioux des médiateurs
concernant les régions du Nord en conflit, soulignant que l’accord
de cessez-le feu des Monts Nouba n’avait pas été signé
dans le cadre de l’IGAD. Imagine-t-on une situation de paix au Sud, alors
que la guerre continuerait dans le Haut-Nil Bleu et peut-être les
collines de la Mer Rouge, tandis qu’armée et ALPS resteraient l’arme
au pied ad infinitum dans les Nouba?
Aura-t-on une solution d’ensemble aux problèmes soudanais?
Bételgeuse
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