Numéro 114 - septembre - octobre 2002

 

Les pourparlers de paix
LE DILEMME DES MEDIATEURS
 

Le 20 juillet, le protocole de Machakos signé par le gouvernement soudanais et le M/ALPS marquait une étape dans le processus de paix. Il disait l’attachement des deux parties à l’unité du Soudan, et prévoyait le droit du Sud à l’autodétermination six ans et demi après l’accord final ; pendant cette période intérimaire le Sud aurait une large autonomie. Il était fait état de gouvernance démocratique. La liberté de culte était assurée dans tout le Soudan. La seconde session des négociations reprenait le 12 août; elle concernait le partage des richesses, celui des pouvoirs, les formes précises de gouvernement, la sécurité, le sort des armées et milices, et un cessez-le feu général. Le 2 septembre, Khartoum les suspendait, soutenant que la prise d’une ville du Sud, Torit, par l’ALPS, était contraire à l’esprit des négociations. Etait-ce une fausse excuse? Aucune allusion n’était faite aux offensives gouvernementales réussies, dans le Nord Bahr el Ghazal avec la prise de Gogrial, en Equatoria avec celle de Loronyo, ou en zone pétrolière avec les prises de Mankin et de Tam, accompagnées des habituels massacres de civils. L’ensemble de la presse n’en parla pas, et si, publiquement une grande partie de la planète dit son désarroi devant l’interruption des pourparlers, personne ne souligna l’irrationalité du reproche. Etait-ce par diplomatie? 

Suspension des pourparlers, Béchir appelle au Djihad 
A l’égard de son opinion, Béchir trouva des accents gaulliens: «Nous avons perdu une bataille, nous n’avons pas perdu la guerre ». Sa fureur, son appel renouvelé au djihad et à la mobilisation, laissaient penser que peut-être il était débordé par les mécontents opposés à toute concession, tant chez les amis de Tourabi qu’au sein de son propre camp. Les plus dangereux appartenaient à son armée et à ses milices, qui n’ont peut-être plus envie de se battre mais ne veulent pas être humiliées. Corroborant cette opinion, on apprenait que 19 des plus importants dirigeants de la milice arabe montée pro-gouvernementale avaient été tués dans la prise de Torit.

Trois autres points de friction
Rapidement le gouvernement soudanais laissait entendre d’autres raisons. Dès le 3 septembre, Khartoum présentait une « demande de clarification » à l’IGAD. Elle concernait les prises de position du M/ALPS, durant le second round des négociations, qui étaient selon lui contraires au protocole du 20 juillet. Nous en avions souligné dans notre précédent bulletin les nombreux non-dits.
Le texte gouvernemental cite tout d’abord les rapports entre l’Etat et la Religion. Le M/ALPS a demandé que la capitale fédérale soit laïque pour que tous les Soudanais puissent s’y sentir chez eux, ce qui favoriserait, à terme, un référendum en faveur de l’unité.
Le second point concerne la structure du gouvernement. Le protocole du 20 juillet avait soulevé de forts soupçons au sein de l’opposition exilée du Nord, le processus étant clairement identifié comme bilatéral. Le conseil de direction de l’Alliance Nationale Démocratique (AND) groupant des partis du Nord et le M/ALPS, réuni fin août à Asmara, montra le même souci. Selon le International Crisis Group,  le président du Parti Unioniste Démocratique (PUD), président de l’AND, voulait que la seconde phase des pourparlers soit repoussée pour permettre la participation de l’AND. Le gouvernement soudanais s’y opposa avec énergie, menaçant d’inclure ses alliés sudistes dans les pourparlers si l’ALPS insistait. L’interdiction faite par le gouvernement aux membres des partis de l’Alliance Nationale Démocratique présents au Soudan de se rendre à Asmara, semble faire partie de l’effort gouvernemental pour tenir l’AND en dehors des négociations. Cependant le meeting d’Asmara permit à Garang de rassurer ses alliés du Nord sur la sincérité de l’ALPS concernant  l’unité du Soudan, à condition que le Nord montre un engagement sincère dans la recherche de l’égalité et de la justice pendant la période intérimaire. Le communiqué final endossa le protocole et donna à l’ALPS un «mandat conditionnel» pour négocier pour l’AND pendant la seconde phase. La réunion d’Asmara a reçu un délégué du parti Umma de l’opposition du Nord de Sadiq el Mahdi. AND et Umma sont tombées d’accord pour une coordination  en faveur de la paix et de la démocratisation. Après ce rapprochement une grande cérémonie eut lieu au quartier général du parti Umma à Omdurman au cours de laquelle des représentants de plusieurs partis d’opposition, d’organisations de la société civile et de personnalités nationales  signèrent un mémorandum, expliquant que le processus de paix presse à un  retour à la démocratie. Al Mahdi réunit 300 000 personnes lors d’une visite à El Obeid, Kordofan, région dont viennent beaucoup de ses supporters. Son succès populaire, ajouté au fait que son parti n’a pas d’aile armée,  fait que le gouvernement semble chercher à éviter la confrontation.
Certes le protocole du 20 juillet avait rendu un hommage de pure forme à la gouvernance démocratique. Rien n’avait été dit sur des élections. Le surcroît de démocratie demandé par le M/ALPS à l’incitation de ses partenaires de l’Alliance Nationale Démocratique, aurait mis en danger mortel  tant le pouvoir de Béchir que celui de son parti. 
Le troisième point concernait  les frontières du Sud sujet à autonomie puis à référendum d’autodétermination. Il n’en avait pas du tout été fait mention et maintenant le M/ALPS demandait que soient inclus les monts Nouba, la région d’Abyei, le Haut Nil Bleu Sud, toutes régions en partie sous contrôle ALPS et qui avaient trouvé le protocole de Machakos parfait à condition que leurs régions fassent bien partie du Sud.
Donc trois points de friction dont Khartoum voulait faire croire à l’opinion internationale qu’ils avaient déjà été décidés.
Les deux parties s’étaient raidies devant le mécontentement des leurs.

Reprendre les pourparlers
Les médiateurs de l’IGAD, les négociateurs américains, britanniques, italiens et norvégiens s’interposant, l’ALPS accepta de proposer une trêve pour la durée des négociations. Le silence de la réponse fut assourdissant. Finalement les forces gouvernementales reconquirent Torit et, comme beaucoup le subodoraient, l’honneur étant sauf, Khartoum voulut bien reprendre les pourparlers. 
Dernier pépin. L’AND pour qu’on ne l’oublie pas, fit lancer à son armée une offensive victorieuse dans les collines de la Mer Rouge sur la frontière érythréenne (Lire Opérations Militaires). A nouveau offense mortelle; Khartoum accusait l’armée érythréenne d’être intervenue et les bruits de bottes retentirent entre les deux Etats; Khartoum ne voulait plus inclure le front de la Mer Rouge dans la trêve, ce à quoi le M/ALPS s’opposait, le gouvernement pouvant profiter de la trêve pour transporter ses troupes du Sud sur le front Est. Finalement tout se calma à peu près. et les pourparlers reprirent  le 16 octobre.
Pour se mettre en jambe on débuta par un atelier qui s’en tint aux idées générales.

Les Américains, Note discordante 
Entre temps, la machine de guerre américaine voulant utiliser carotte et bâton pour la paix au Soudan, s’était mise en route. Le Congrès américain, indigné à juste titre par la suspension des pourparlers et l’interdiction d’aide humanitaire au Sud et dans les Monts Nouba (lire Droits de l’homme), avait voté les 7/10 octobre, une nouvelle loi « Paix au Soudan ». La précédente n’avait jamais été contresignée par Bush. La loi condamne les violations des Droits de l’Homme du Soudan et l’utilisation de l’arme de la faim. L’administration américaine doit décider tous les six mois si les deux parties discutent de bonne foi. Si elle juge que la faute en revient au seul gouvernement, les Etats-Unis réduiraient ou suspendraient leurs relations diplomatiques avec le Soudan, voteraient de manière à empêcher tout prêt international au Soudan, essaieraient de geler ses revenus pétroliers et rechercheraient une résolution du Conseil de Sécurité des Nations-Unies lui imposant un embargo sur les armes. A l’exaspération de Béchir, Bush approuva cette législation alors que les négociations avaient repris. De plus le Trésor américain bloquait les biens de douze sociétés soudanaises (lire Pétrole et Economie), tandis que le Département d’Etat inscrivait le Soudan dans une liste de quatre Etats entravant la liberté religieuse. La « carotte » était réservée à l’ALPS: la même loi « Paix au Soudan » autorise le paiement de 300 millions de dollars en trois ans pour «aider les régions en dehors du contrôle gouvernemental à préparer la population à la paix et à une gouvernance démocratique », incluant un soutien à l’administration civile, l’éducation, la santé et l’agriculture.

Le dilemme des négociateurs
Médiateurs et négociateurs ne seraient pas prêts à faire durer les pourparlers au-delà de fin 2002. Ils savent qu’une seule chose importe à Béchir, conserver le pouvoir. Une vraie démocratisation, des élections libres, le respect des droits de l’homme le lui feraient perdre. Il semble maintenant craindre son armée autrefois totalement épurée par lui. Cette armée pourrait être, si elle souhaite encore se battre, une source de problèmes non seulement pour lui, mais aussi pour l’opposition si elle venait au pouvoir. La politique américaine est-elle destinée à imposer la démocratie de force, que cela passe ou casse? La paix, si elle vient, risquerait  d’être sans démocratie malgré les recommandations de beaucoup, le Rapporteur des Droits de l’homme des Nations-Unies, les Eglises et tant d’autres.
Pour éviter que les mécontents essaient d’arrêter le processus de paix, les parties sont tombées d’accord sur une stricte confidentialité jusqu’à un accord total. Il a toutefois filtré que Khartoum a refusé les approches de Sioux des médiateurs concernant les régions du Nord en conflit, soulignant que l’accord de cessez-le feu des Monts Nouba n’avait pas été signé dans le cadre de l’IGAD. Imagine-t-on une situation de paix au Sud, alors que la guerre continuerait dans le Haut-Nil Bleu et peut-être les collines de la Mer Rouge, tandis qu’armée et ALPS resteraient l’arme au pied ad infinitum dans les Nouba?
Aura-t-on une solution d’ensemble aux problèmes soudanais?

Bételgeuse
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