Numéro 112 - mai - juin 2002

Droits de l’Homme….. Droits de l’Homme….. Droits de l’Homme…..

Les gens sont morts pour rien à Bieh
 

Nous espérions que les 45 personnes tuées lors du bombardement de Bieh en février pendant une distribution de nourriture du PAM, n’étaient pas mortes pour rien. L’indignation internationale avait obligé le gouvernement soudanais à prendre le 15 mars l’engagement, demandé par les Américains, de ne plus attaquer les civils. Quinze observateurs - fort peu pour la taille du pays - devaient vérifier l’application de cet engagement. Ils n’ont pas encore été nommés. Le massacre est plus important que jamais.
Plusieurs documents ont paru couvrant les quatre premiers mois de 2002. Trois émanent d’organisations qui ont envoyé en zone pétrolière dans des directions différentes des équipes expérimentées connaissant bien le pays. Ces organisations sont ECOS (la coalition  européenne dont nous faisons partie contre l’exploitation du pétrole au Soudan) avec « Le dépeuplement des régions pétrolières du Soudan », Dan Church et Christian Aid « Se cacher entre les rivières ». L’Eglise du Canada a commandité l’« Enquête sur le dépeuplement forcé dans la ville de Mankien » de Gary W. Kenny.

L’équipe d’ECOS s’est rendue dans le Comté de Ruweng, cette part du Western Upper Nile sise au Nord de la rivière Bahr el Ghazal. Le GNOPC (Canadien, chinois, malais, soudanais) est titulaire des concessions des blocks 1 et 2. Le Canadien Talisman a déclaré que cette région était vide de population. Le rapport Gagnon/Ryle (octobre 2001) avait déjà expliqué que les peuples transhumants ont des lieux d’habitat différents selon la période de l’année. L’équipe ECOS a rencontré les gens « dont on dit qu’ils n’existent pas ». Ils avaient déjà subi bombardements, attaques d’hélicoptères, attaque au sol, les troupes et milices gouvernementales tirant sur tout, violant, pillant, brûlant vifs les gens dans leur hutte. Les survivants s’enfuient. L’équipe estime que de cette manière, les trois-quarts de la population du comté de Ruweng ont été déplacés. Certains, surtout les moins jeunes, retournaient dans leur village après le passage de l’armée. D’autres allaient un peu plus loin d’où ils étaient chassés peu après de la même façon. Le chef Chimum et son peuple furent ainsi chassés de huit endroits différents depuis 1995. Trois sont depuis des sites de forage pétroliers, les autres sont proches d’une route pétrolière. Ce qui a beaucoup frappé les enquêteurs c’est la façon calme dont les témoins parlent des pires horreurs: ainsi cette mère de famille, Alai, qui fuyait avec ses quatre enfants; des soldats poursuivirent ses deux aînés en leur tirant dessus. Elle continua à fuir à cause des petits. Quelques jours après elle put retrouver les corps des aînés grâce aux vautours.
En juillet 2001 toute la région de Jukabar/Bal fut ainsi attaquée. En Août un derrick fut installé non loin tandis que des ouvriers chinois construisaient une route vers Heglig. (les pétroliers construisent des routes surélevées de 10 mètres pour pouvoir les utiliser en saison des pluies. Les anciennes routes ne sont utilisables qu’en saison sèche).
D’octobre 2001 à mars 2002 tout l’ouest du comté de Ruweng, la dernière partie qui n’avait pas été vidée, a été mis à feu et à sang. Ses habitants se cachent dans deux marécages où l’on voit mal comment ils pourront survivre pendant la saison des pluies. Ils n’ont plus d’espoir de rentrer chez eux. Désormais l’armée soudanaise mine les villages, les sentiers de collecte des plantes sauvages comestibles, les sentiers vers les points d’eau. De plus des garnisons s’installent partout sur les nouvelles routes. Les nouveaux forages et les constructions de routes proches des villages dévastés, prouvent si besoin était le lien entre les deux.

La seconde équipe, Christian Aid et Dan Church, se rendit dans le comté de Rubkona, concession du suédois Lundin, de l’autrichien OMV et autres malais et soudanais. Ce comté, au sud de la rivière Bahr el-Ghazal forme un rectangle dont le milieu du grand côté nord est occupé par la ville de Bentiu. Cette équipe une fois sur place marcha à la recherche des déplacés.
Dak Yiey a 8 ans. Mi-février, les forces de son propre gouvernement attaquèrent son village, bombardiers, hélicoptères et soldats à cheval. Les cavaliers montaient à deux, le second tirant sur tout ce qui bougeait. Dak et son cousin Pouk Deng, 8 ans aussi, terrifiés, s’enfuirent pour se cacher dans les hautes herbes du marais, où ils ne seraient pas vus et où les chevaux ne pourraient entrer. Les hélicoptères les survolaient et tirèrent, tuant Pouk d’une balle derrière la tête tandis que Dak plongeait dans les marais. Dak est encore terrifié, il fait des cauchemars, son cousin lui manque beaucoup.

Maintenant Dak et les siens ont mis marécages et rivières entre les cavaliers du gouvernement et eux. Ce qui ne les protège de l’éventualité ni des bombardements ni d’attaques d’hélicoptères.
Les attaques sur cette région se sont beaucoup intensifiées depuis que Riak Machar qui protégeait les champs pétrolifères dans ce comté s’est rallié avec sa milice SPDF à l’ALPS, ce qui fut décidé l’an dernier et finalisé début 2002. A la même date et ajoutant à l’ire gouvernementale, Lundin a suspendu ses opérations pour absence de sécurité. 
Les déplacés ne trouvent pas en cette saison la paille nécessaire pour construire des abris tant soit peu imperméables pour la saison des pluies. Tous sont mal nourris et leur état risque de s’aggraver rapidement pendant la saison des pluies. Beaucoup de déplacés arrivent sans rien auprès de populations-hôtesses très pauvres; on craint qu’ils n’aient pas de semences pour les céréales en mai /juin. 
Ce rapport émet 16 recommandations pour essayer de sauver une partie de ces gens. Citons la quatrième: « Avant toute demande au gouvernement soudanais d’autorisation pour l’envoi d’aide, l’OLS, (Opération LifeLine Sudan, aide humanitaire des Nations-Unies) doit réfléchir au risque sécuritaire encouru si ce gouvernement sait où se trouvent ces déplacés...Une assistance précédente de l’OLS fut suivie d’attaques ».

Gary Kenny s’est intéressé à l’attaque sur la région de Mankien le 27 janvier 2002. Mankien est un gros village sur le Bahr el Ghazal dans le block 4 et ce rapport montre que le canadien Talisman a commencé à l’exploiter. 
Le 27 janvier, l’attaque commença juste avant l’aube selon les méthodes déjà rapportées. Mais apparemment le gouvernement soudanais laisse dans ce canevas une certaine liberté au sadisme des officiers qu’il choisit. A Mankien : « Ils coupent le cou des gens à la machette et tirent sur ceux qui n’arrivent pas à courir assez vite. Mon mari, mon frère, mes deux soeurs,  furent tués. Mes parents âgés furent brûlés vifs dans leur hutte ».
Pour beaucoup de personnes il s’agissait de leur second ou troisième déplacement. Mankien est, était une petite ville avec une infrastructure ; elle semblait sûre.

MSF ajoute à tous ces malheurs une endémie mortelle de kala-azar intestinal.

 

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