Tuez les civils
Faut-il, depuis les évènements de 2002, prononcer le
mot génocide? Trois groupes d’experts se sont rendus dans trois
zones pétrolières du Haut-Nil Ouest Ils ont interviewé
ces « gens qui n’existent pas », dont, selon le gouvernement
soudanais et les sociétés pétrolières, la région
n’avait jamais été peuplée, ceux qui ont survécu
à l’attaque de leur village. Le schéma est toujours le même.
Sans avertissement préalable, quelques jours de bombardement, puis
quand l’aube pointe, à l’heure où les villageois dorment
encore dans leurs tokoul, hélicoptères et troupes au sol,
armée et milices, arrivent, pillent, brûlent, enlèvent
en esclavage, violent, et surtout ils tuent. Dans le comté de Ruweng,
au nord du Bahr-el-Ghazal, des villages ont été minés.
Liberté est donnée au sadisme des tueurs. Beaucoup de témoignages
parlent de vieillards brûlés vifs; à Mankien les gens
furent égorgés à la machette. Les gens s’enfuient,
on les pourchasse pour les tuer. Des survivants se sont souvent cachés
et n’ont ensuite marché que la nuit pour ne pas être attaqués.
Les hélicoptères volent très bas ce qu’ils ne feraient
pas s’ils croyaient à la présence de l’ALPS. Onze miliciens
déserteurs qui avaient été recrutés de gré
ou de force à Khartoum pour protéger les champs de pétrole,
déclarèrent qu’à leur arrivée dans le Sud,
Paolino Matiep, le chef de la milice pro-gouvernementale lui-même,
leur ordonna : « Tuez les civils, pillez leur bétail ».
Il ne s’agit donc pas que d’éloigner la population.
Il est difficile d’appréhender le nombre de morts. Les survivants
mentionnent beaucoup de membres de leur famille tués, plus nombreux
encore sont ceux dont ils ignorent le sort. Les Nations-Unies et certaines
ONG ont cherché à connaître, plus que le nombre de
morts, celui des survivants à aider: entre 150 000 et 300 000. Beaucoup
seront morts avant, dont ceux cachés dans des marécages transformés
en lacs depuis la saison des pluies qui a commencé mi-mai. Les belligérants
s’étaient engagés à ne plus attaquer les civils, mais
il n’y a pas encore d’observateurs pour surveiller l’application de cet
engagement. L’aide humanitaire des Nations-Unies très peu autorisée
dans la région a été totalement interdite le 16 mai
par le gouvernement soudanais dont la stratégie semble être
de tester la patience des médiateurs. Elle doit être partiellement
reprise le 21 juin.
Les routes pétrolières s’allongent, Talisman étend
ses concessions.
Cessez-le-feu Nouba: Déception
Le sourire devait nous venir du cessez-le feu dans les Monts Nouba,
qui était censé permettre l’acheminement de l’aide humanitaire.
La journaliste britannique Julie Flint, présente sur place, nous
a affirmé que le Programme Alimentaire Mondial n’aide pas la zone
ALPS, et que des centaines d’enfants sont morts d’une épidémie
de méningite sans que les Nations-Unies n’aient fourni le moindre
médicament. Leur appel à l’UNICEF n’a même pas reçu
de réponse. Les Nouba déplacés de gré ou de
force par le gouvernement dans les « camps de paix » rentreraient
quand même chez eux où il n’y a rien à manger. On se
demandait si le cessez-le-feu serait renouvelé ( Lire l’article
d’Africa Confidential p.4). Depuis, un peu de nourriture est parvenue à
cette région affamée.
Danforth : Pour Khartoum, critiques, mais partialité
Le rapport de l’envoyé spécial pour la paix du Président
Bush, le pasteur Danforth, parle beaucoup de liberté de religion
mais, ni des autres violations des droits de l’homme, détention
arbitraire, torture, discrimination raciale, ni de l’absence de démocratie.
Danforth ne semble pas avoir évalué le caractère de
l’exploitation pétrolière puisqu’il semble suggérer
de la poursuivre en en partageant les revenus entre le gouvernement et
l’ALPS. Cela permettrait évidemment de poursuivre violations des
droits de l’homme et achats d’armes. Mais ni le gouvernement ni l’ALPS
ne sont intéressés.
De plus, après avoir déclaré que les Etats-Unis
devaient s’investir dans la paix, mais sans apporter un nouveau plan, Danforth
déconseille dans les faits l’application des Principes de la Déclaration
de l’IGAD, médiateur incluant Ethiopie, Erythrée, Ouganda,
Kenya. Cette Déclaration dit, Etat unitaire et laïc avec partage
des ressources, ou autodétermination pouvant mener à l’indépendance.
Danforth ne suggère pas la laïcité mais seulement des
garanties internationales de liberté religieuse (lesquelles?); il
repousse l’autodétermination* parce que «
le gouvernement y résisterait », -ce droit est pourtant inscrit
dans la constitution soudanaise et a recueilli l’accord de tous- et qu’elle
« serait très difficile à mettre en oeuvre »,
sans autre explication. Précédées de longs compliments,
les critiques sont apparues. Quasiment tous les hommes politiques sudistes
qui comptent à Khartoum se sont étonnés de n’avoir
pu rencontrer Danforth; ils ont signé un document soulignant que
le droit à l’autodétermination était inscrit dans
la constitution. Les Eglises chrétiennes du Soudan ont émis
un long texte (sur notre site Internet) défendant l’autodétermination
pour laquelle, montrent-ils, le consensus national est total. Les Sud-Soudanais
pensent qu’ils ont trop souffert pour accepter ce qu’ils jugent être
une fausse paix.
Le Soudan est-il reparti pour vingt ans de guerre? **
Bételgeuse
* Selon certaines sources, le passage du rapport Danforth
concernant l’autodétermination serait dû à la pression
de Robert Oakley, qui, bien qu’adjoint de Danforth, fait partie lui du
Département d’Etat. Mais Oakley serait remplacé à
ce poste.
** Le 17 juin une conférence de paix
s’ouvre pour une durée de cinq semaines à Nairobi sous l’égide
de l’IGAD. Les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la Norvège, l’Egypte
et la Libye seront présents. Le Président Béchir a
promis la paix avant la fin de l’année, que ce soit de gré
ou de force. |