Numéro 112 - mai - juin 2002

UN BILAN TRAGIQUE
 

Tuez les civils
Faut-il, depuis les évènements de 2002, prononcer le mot génocide? Trois groupes d’experts se sont rendus dans trois zones pétrolières du Haut-Nil Ouest Ils ont interviewé ces « gens qui n’existent pas », dont, selon le gouvernement soudanais et les sociétés pétrolières, la région n’avait jamais été peuplée, ceux qui ont survécu à l’attaque de leur village. Le schéma est toujours le même. Sans avertissement préalable, quelques jours de bombardement, puis quand l’aube pointe, à l’heure où les villageois dorment encore dans leurs tokoul, hélicoptères et troupes au sol, armée et milices, arrivent, pillent, brûlent, enlèvent en esclavage, violent, et surtout ils tuent. Dans le comté de Ruweng, au nord du Bahr-el-Ghazal, des villages ont été minés. Liberté est donnée au sadisme des tueurs. Beaucoup de témoignages parlent de vieillards brûlés vifs; à Mankien les gens furent égorgés à la machette. Les gens s’enfuient, on les pourchasse pour les tuer. Des survivants se sont souvent cachés et n’ont ensuite marché que la nuit pour ne pas être attaqués. Les hélicoptères volent très bas ce qu’ils ne feraient pas s’ils croyaient à la présence de l’ALPS. Onze miliciens déserteurs qui avaient été recrutés de gré ou de force à Khartoum pour protéger les champs de pétrole, déclarèrent qu’à leur arrivée dans le Sud, Paolino Matiep, le chef de la milice pro-gouvernementale lui-même, leur ordonna : « Tuez les civils, pillez leur bétail ».
Il ne s’agit donc pas que d’éloigner la population.
Il est difficile d’appréhender le nombre de morts. Les survivants mentionnent beaucoup de membres de leur famille tués, plus nombreux encore sont ceux dont ils ignorent le sort. Les Nations-Unies et certaines ONG ont cherché à connaître, plus que le nombre de morts, celui des survivants à aider: entre 150 000 et 300 000. Beaucoup seront morts avant, dont ceux cachés dans des marécages transformés en lacs depuis la saison des pluies qui a commencé mi-mai. Les belligérants s’étaient engagés à ne plus attaquer les civils, mais il n’y a pas encore d’observateurs pour surveiller l’application de cet engagement. L’aide humanitaire des Nations-Unies très peu autorisée dans la région a été totalement interdite le 16 mai par le gouvernement soudanais dont la stratégie semble être de tester la patience des médiateurs. Elle doit être partiellement reprise le 21 juin.
Les routes pétrolières s’allongent,  Talisman étend ses concessions. 

Cessez-le-feu Nouba: Déception
Le sourire devait nous venir du cessez-le feu dans les Monts Nouba, qui était censé permettre l’acheminement de l’aide humanitaire. La journaliste britannique Julie Flint, présente sur place, nous a affirmé que le Programme Alimentaire Mondial n’aide pas la zone ALPS, et que des centaines d’enfants sont morts d’une épidémie de méningite sans que les Nations-Unies n’aient fourni le moindre médicament. Leur appel à l’UNICEF n’a même pas reçu de réponse. Les Nouba déplacés de gré ou de force par le gouvernement dans les « camps de paix » rentreraient quand même chez eux où il n’y a rien à manger. On se demandait si le cessez-le-feu serait renouvelé ( Lire l’article d’Africa Confidential p.4). Depuis, un peu de nourriture est parvenue à cette région affamée.

Danforth : Pour Khartoum, critiques, mais partialité
Le rapport de l’envoyé spécial pour la paix du Président Bush, le pasteur Danforth, parle beaucoup de liberté de religion mais, ni des autres violations des droits de l’homme, détention arbitraire, torture, discrimination raciale, ni de l’absence de démocratie. Danforth ne semble pas avoir évalué le caractère de l’exploitation pétrolière puisqu’il semble suggérer de la poursuivre en en partageant les revenus entre le gouvernement et l’ALPS. Cela permettrait évidemment de poursuivre violations des droits de l’homme et achats d’armes. Mais ni le gouvernement ni l’ALPS ne sont intéressés.
De plus, après avoir déclaré que les Etats-Unis devaient s’investir dans la paix, mais sans apporter un nouveau plan, Danforth déconseille dans les faits l’application des Principes de la Déclaration de l’IGAD, médiateur incluant Ethiopie, Erythrée, Ouganda, Kenya. Cette Déclaration dit, Etat unitaire et laïc avec partage des ressources, ou autodétermination pouvant mener à l’indépendance. Danforth ne suggère pas la laïcité mais seulement des garanties internationales de liberté religieuse (lesquelles?); il repousse l’autodétermination* parce que « le gouvernement y résisterait », -ce droit est pourtant inscrit dans la constitution soudanaise et a recueilli l’accord de tous- et qu’elle « serait très difficile à mettre en oeuvre », sans autre explication. Précédées de longs compliments, les critiques sont apparues. Quasiment tous les hommes politiques sudistes qui comptent à Khartoum se sont étonnés de n’avoir pu rencontrer Danforth; ils ont signé un document soulignant que le droit à l’autodétermination était inscrit dans la constitution. Les Eglises chrétiennes du Soudan ont émis un long texte (sur notre site Internet) défendant l’autodétermination pour laquelle, montrent-ils, le consensus national est total. Les Sud-Soudanais pensent qu’ils ont trop souffert pour accepter ce qu’ils jugent être une fausse paix.
Le Soudan est-il reparti pour vingt ans de guerre? **

Bételgeuse

* Selon certaines sources, le passage du rapport Danforth concernant l’autodétermination serait dû à la pression de Robert Oakley, qui, bien qu’adjoint de Danforth, fait partie lui du Département d’Etat. Mais Oakley serait remplacé à ce poste.
** Le 17 juin  une conférence de paix s’ouvre pour une durée de cinq semaines à Nairobi sous l’égide de l’IGAD. Les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la Norvège, l’Egypte et la Libye seront présents. Le Président Béchir a promis la paix avant la fin de l’année, que ce soit de gré ou de force.

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