Numéro 111 - mars - avril 2002

Une dynamique de paix serait enclenchée
disent Colin Powel et John Garang
 

Missions d’observateurs tous azimuts

La lettre de l’Océan Indien, 13 avril 2002

Deux groupes d’observateurs internationaux sont attendus à Khartoum pour enquêter sur l’esclavage et superviser le cessez-le-feu dans les Mont Nouba

Outre les cinquante observateurs de l’International Monitoring Unit (IMU) qui seront à pied d’oeuvre à la fin du mois pour surveiller l’application du cessez-le-feu dans les Monts Nouba, un groupe de personnalités occidentales est arrivé à Khartoum cette semaine pour enquêter sur l’esclavage. Cette mission a été formée suite à l’accord passé en décembre 2001 par l’envoyé spécial américain John Danforth avec les autorités soudanaises. Elle a pour objectif de vérifier les actes d’esclavagisme et d’apprécier s’ils résultent de conflits entre tribus ou d’une politique favorisée par les autorités de Khartoum. Cette mission restera une dizaine de jours au Soudan et y reviendra à la mi-mai en vue de rédiger son rapport. Durant l’intervalle, une équipe technique demeurera six semaines dans le pays pour y collecter les données et témoignages nécessaires.

Ce groupe d’enquêteurs est dirigé par l’Américain Penn Kemble, ancien directeur adjoint de l’United States Information Agency et actuel membre de la Freedom House, un organisme américain de défense des droits de l’Homme qui s’est déjà opposé au représentant soudanais à l’ONU en plusieurs occasions. Il comprend également l’ex-sous secrétaire d’Etat américain pour l’Afrique, George Moose, les Britanniques John Lyle et Sarah Uppard, les Norvégiens Leif Langer et Lars Kvalvaag, l’italienne Elena Scisco et le Français  Christian Delmet.

L.O.I -  La participation française à ces deux délégations au Soudan a donné lieu à une petite passe d’armes entre les hauts fonctionnaires du ministère des affaires étrangères en charge de ce dossier à Paris et l’ambassadeur de France à Khartoum, Dominique Renaux. Le ministère avait proposé le chercheur Marc Lavergne pour faire partie de observateurs du cessez-le-feu dans les Monts Nouba. Mais l’ambassadeur, qui a une certaine sensibilité pro-Khartoum, a écrit à son ministère pour proposer Christian Delmet, un anthropologue basé à Khartoum où il représente le Centre d’études et de documentation économique, juridique et sociale. Aux yeux de l’ambassadeur, Delmet est plus acceptable par Khartoum car plus favorable que Lavergne au régime soudanais; mais le ministère a maintenu Lavergne dans le contingent des observateurs du cessez-le-feu. En échange, l’ambassadeur a obtenu la désignation de Delmet pour la mission d’enquête sur l’esclavage.

Les 45 victimes de Bieh ne sont pas mortes pour rien
Les preuves de bonne volonté demandées par le M.Paix américain, accordées

L’envoyé américain M.Danforth avait, on s’en souvient, demandé l’arrêt des bombardements de civils. Ils continuaient. A Bieh, le 20 février, ce ne fut pas un bombardement, mais depuis un hélicoptère, des rockets et un mitraillage de femmes et d’enfants qui faisaient la queue pour une distribution de nourriture du PAM des Nations-Unies, en temps et lieu autorisés par Khartoum. 45 morts. Tout l’Occident se fâcha, même la France. Les Américains suspendirent tout contact avec le Soudan. Khartoum dit qu’il s’agissait d’une erreur de lieu- il n’aurait pas disposé des mêmes cartes que les Nations-Unies. Vigilance Soudan se demandait en quel lieu, mitrailler des femmes et des enfants sans armes d’une altitude assez basse pour qu’on voit le visage du pilote, n’était pas un crime de guerre. Khartoum, s’excusa, promit une enquête, et tout ceci étant insuffisant, signa l’engagement demandé par Washington. Il obtint que le mot bombardement ne fut pas écrit et que fut inclue dans le texte une remarque sur «  la nécessité de s’abstenir d’utiliser des boucliers humains », excuse qu’il donnait à ses bombardements. Garang de son côté, craignait que les installations pétrolières ne fassent partie des objectifs civils et ne voulait pas signer. Il le fit à Washington où il semble avoir reçu les clarifications demandées. Dans ce document, les belligérants s’engagent « à ne pas intentionnellement prendre pour cibles ou attaquer des biens ou des installations civiles, telles que écoles, hôpitaux , locaux religieux, centres de santé et de distribution de nourriture, les opérations de secours, les biens et les installations nécessaires à ces opérations, les objets et installations indispensables à la survie de la population civile, et ceux d’une nature civile ».
Cet accord autoriserait deux équipes de moniteurs dirigées par les Etats-Unis à enquêter sur toute attaque de civils, au Nord et au Sud (AP/UPI). Depuis, selon l’ALPS, 10 villages ont été attaqués par hélicoptère (ALPS 15 avril).
Dans la foulée de l’affaire de Bieh l’accord du gouvernement soudanais fut aussi accéléré pour les autres demandes de M. Danforth. Les livraisons d’aide humanitaire ont été autorisées par avion et camion dans les Monts Nouba (NYT). La présence de deux groupes d’observateurs pour surveiller l’application du cessez-le feu dans les Monts Nouba et pour vérifier les actes d’esclavagisme fut acceptée (Lire Missions d’observateurs tous azimuts).

On attend donc le rapport de M.Danforth au Président Bush, qui pense-t-on, voudra persévérer. Le succès de son initiative a fait percevoir les Etats-Unis comme l’un des acteurs principaux de la paix. Mais il leur faudra beaucoup de ténacité, et leur politique en Israël risque peut-être de faire tout manquer.

Le cœur du problème
Le Nouveau Conseil des Eglises, le plus important élément de beaucoup de la société civile au Sud-Soudan, a insisté sur l’importance d’un référendum d’autodétermination. L’International Crisis Group dont nous avions déjà reproduit un document dans notre dernier numéro, espère dans un nouveau rapport que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Norvège travailleront en troïka informelle et  ne perdront pas cette chance unique, ce qui laisserait les mains libres aux tenants de la ligne dure à Khartoum. Ce groupe recommande aux membres de la troïka de s’assurer le soutien des principaux chefs d’Etat de la région, particulièrement le kenyan Moi  et de travailler en collaboration avec les pays de l’IGAD et l’Egypte pour édifier une approche en partenariat des négociations basée sur la Déclaration de Principes de l’IGAD et les principes de l’initiative égypto-libyenne tout en pavant la voie vers une transition démocratique en augmentant l’aide aux structures démocratiques...
Où en sont les acteurs aujourd’hui?
L’opposition semble plus unie. Garang, qui arrive des Etats-Unis, a unifié son mouvement avec Riek Machar ce qui a amené le retour de chefs militaires importants au sein de l’ALPS, et aussi avec les forces du Nord à la frontière érythréenne. Il a conclu des accords politiques avec Sadiq El-Mahdi et Hassan el Tourabi. Il a toutefois peut-être perdu une grande partie du soutien pratique ougandais.
Que pense Béchir ? Il dit vouloir la paix. Il est difficile de sonder les reins et les coeurs. Il doit savoir que son peuple est fatigué de la guerre. Il redoute les Etats-Unis.
L’Egypte a toujours été hostile à l’autodétermination du Sud-Soudan, craignant avec l’émergence d’un nouvel Etat, d’avoir à renégocier le partage des eaux du Nil. Béchir l’a appelée le garant de l’unité soudanaise. Elle a oublié l’affaire du canal de Jonglei qui achevé au Sud-Soudan, devait lui apporter plus d’eau. Elle voulait ce canal depuis le début du XXème siècle. Ce que ni sa puissance colonisatrice jusqu’en 1955, ni un Soudan dominé par le Nord ne lui avait apporté, lui fut donné par le gouvernement autonome du Sud-Soudan deux ans après sa venue au pouvoir à la suite des accords d’Addis-Abbeba.
L’admirable habileté des gouvernants soudanais a su trouver des amis au sein même de l’IGAD qui font désormais des commentaires peu favorables à l’autodétermination du Sud. C’est le cas du Kenya qui achète désormais un pétrole très bon marché au Soudan, de l’Ethiopie dont Port-Soudan est devenu le port (lire in pétrole et économie), et presque de l’Ouganda à cause de la LRA (lire in opérations militaires).

Actions de paix
L’accord de paix d’Abyei a été signé en février, entre 14 leaders de tribus, la section Ngok [prononcer Nok] des Dinka, et les sections Massyiria Ajabira et Plata des Baggara . Ils s’engagent à coexister et travailleront à restaurer les relations historiques qui existaient entre leurs ancêtres ». L’Ambassade des Pays-Bas à Khartoum, le Programme de Développement des Nations-Unies et l’Union Européenne ont aidé aux négociations (IRIN), auxquelles il n’apparaît pas que le gouvernement soudanais ait été mêlé.
Cet accord est important. Il pourrait aider à résoudre une des difficultés de la paix : l’ALPS, ne voulant pas abandonner des compagnons de combat, veut inclure dans les zones soumises à référendum les Monts Nouba, la région d’Abyei et le Haut-Nil Bleu, ce que Khartoum refuse. Si des paix séparées, ce qui n’est pas encore le cas dans les Nouba, intervenaient, la difficulté serait probablement levée. 
- L’Union Européenne fournira 1,5 millions d’Euros pendant un an pour que, avec l’aval des belligérants, soient localisées les mines anti-personnel. Ce projet répondra aussi aux besoins immédiats des victimes de mines. Deux groupes d’ONG soudanaises s’en occuperont, Sudan Campaign to Ban Mines (SCBL) en régions gouvernementales, et Operation Save Innocent Lives (OSIL) en zones ALPS  avec l’aide d’organisations internationales. SCBL et OSIL coopéreront (AFP). C’est un autre petit pas vers la paix.

- L’UNICEF au Soudan axe son action en 2002 sur la construction de la paix au niveau communautaire et le respect des droits de l’homme, comme indispensables à son action humanitaire (IRIN).

- Un groupe de 20 associations et ONG soudanaises a demandé au Conseil de Sécurité de transformer le sud du 12° parallèle au Soudan en un refuge pour protéger les civils de la politique de terre brûlée. Il lui demande aussi d’établir un embargo sur le pétrole soudanais. Les attaques comme celle de Bieh arrivent 24 heures sur 24, disent ces associations (IRIN).

Une mission de parlementaires britanniques accompagnés d’ONG, de Soudanais de l’étranger, de groupes religieux, de retour du Soudan ont insisté sur la nécessité de trouver des « intermédiaires honnêtes » dans une recherche de la paix basée sur la déclaration de principes de l’IGAD. Les initiatives de paix ne doivent pas se combattre. Des pressions sur les belligérants sont indispensables, ont ils déclaré (IRIN).

Le jeu U.S. en Israël : un grand risque
Pour une fois d’accord avec leur gouvernement, les Soudanais ont condamné Israël et les Etats-Unis dans une des plus grandes manifestations jamais vues à Khartoum: plusieurs centaines de milliers de personnes. Les manifestants se sont rendus au siège des Nations-Unies où une délégation a remis un mémorandum demandant l’application des résolutions du Conseil de Sécurité concernant le retrait de l’armée israélienne faute de quoi, il perdrait toute crédibilité.
Certains  manifestants scandaient : « Frappe encore Ben Laden » (AP ).
- Le Général Abbas, commandant des Forces de Défense Populaire a appelé tous les Soudanais capables de porter des armes de se joindre à la guerre sainte contre Israël et libérer la mosquée d’Al Aqsa. « Des camps d’entraînement sont prêts dès aujourd’hui [6 avril] à accueillir les volontaires ». Aucun détail ne fut donné sur ces camps, ni sur la façon dont ces combattants seraient déployés ; la télévision a précisé qu’il avait parlé ainsi sur l’ordre de Béchir (Reuter). L’ALPS a commenté qu’il s’agissait de formation de terroristes. L’ambassadeur du Soudan aux Etats-Unis a déclaré : « Nous n’allons pas avoir des camps pour former des terroristes, mais les Soudanais sont très en colère...Par colère les gens peuvent dire des choses qu’ils ne peuvent réaliser » (AA).
 

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