Numéro 111 - mars - avril 2002

QUESTIONS ECRITES DE NOS PARLEMENTAIRES
REPONSES DU MINISTRE
 

Nos parlementaires, alertés par notre coalition (VS mai 2001), se sont inquiétés de la politique de terre brûlée menée par le gouvernement soudanais en zone pétrolière et du financement de la guerre par l’argent du pétrole. Ils ont posé une question écrite à M. François Huwart, Secrétaire d’Etat au Commerce Extérieur qui n’a pas cru devoir répondre et treize à M.Hubert Védrine, Ministre des Affaires Etrangères qui n’a adressé que huit réponses.
Elles nous ont beaucoup surpris.

Informations très erronées du Ministre
Le nombre de morts dues à la guerre depuis 1983 communiqué par le Ministre, se situe entre 500000 et 2 millions. Or l’estimation la plus basse fait état de 1 500 000 morts tandis que toutes les autres sources situent leur nombre entre 1 900 000 et 4 000 000. 
Le Ministre évalue, le nombre des personnes déplacées et réfugiées à près de 4 millions alors que toutes les sources donnent entre 4 et 6 millions pour les seuls déplacés. A eux s’ajoutent plus d’un 1/2 million de réfugiés enregistrés à l’UNHCR, et plusieurs millions de personnes enfuies à l’étranger qui ne sont pas dans le comput des Nations-Unies.

Pour les exactions, soit elles semblent ne pas avoir d’auteur « des exactions sont perpétrées », soit les belligérants sont renvoyés dos à dos. « Les parties au conflit commettent des exactions » dit M.Védrine. Il les décrit  «  enlèvements de femmes et d’enfants, recrutements forcés, détournement de l’aide, assassinats de civils, rançonnement des populations etc. ».
Selon les Rapporteurs Spéciaux des Nations-Unies, les enlèvements de femmes et d’enfants, c’est à dire, en termes moins pudiques, les réductions en esclavage, comme désormais les enrôlements forcés d’enfants, sont exclusivement le fait des milices gouvernementales venues du Nord. Une autre série d’exactions est le monopole de l’armée soudanaise, qui seule a avions et hélicoptères. En appuyant les assauts de villages, ces engins signent le crime.
Pourtant le Ministre insiste, « les hostilités sont le fait de milices sudistes ». Cela arrive. Ce n’est pas le cas général. Les communiqués font état d’unités de l’armée. La vidéo-cassette trouvée par l’ALPS sur un mort après un combat proche de la zone d’exploitation qatari, montrait un missile et la présence de l’armée soudanaise (VS août septembre 2001). L’artillerie entendue quasiment sans interruption par Safe Harbor International Relief en mars 2002, n’appartient sûrement pas à une milice. Les témoins survivants d’exactions parlent d’ armée et de milice.
Le Ministre ajoute que les exactions sont liées à l’offensive de l’Armée de Libération du Peuple Soudanais (ALPS). Ces propos qui manquent de clarté, peuvent tromper. Or les sources concordent : 
- Avant 1999 les champs pétrolifères étaient protégés par des milices pro-gouvernementales rivales chargées, chacune, de l’ensemble du territoire. Elles se sont beaucoup battues entre elles et ont commis beaucoup d’exactions.
- En 1999, le pétrole commence à couler et devient un enjeu majeur :offensive ALPS. Il y eut beaucoup de déplacés, les gens fuyant les zones de combat avec leurs troupeaux, donc sans avoir été pillés. Rapidement le gouvernement mit en place une politique de terre brûlée avec utilisation d’avions et d’hélicoptères. Il semble que ce fut sa stratégie de défense ou de vengeance.

Le Ministre ne s’en tient pas là, il laisse planer un doute sur la réalité des exactions qu’il vient de décrire. Il explique que les diplomates de l’Union Européenne se sont rendus en zone pétrolière et qu’« ils n’ont pas constaté d’exactions » ou « de politique d’éviction et de ségrégation systématique », avec parfois un bémol, « dans le contexte de leur visite » ou « il est probable [sic] que la mise en exploitation a causé des déplacements » ou des « débordements ».
Or la visite de deux jours et demi de nos diplomates était à l’invitation de la société pétrolière suédoise Lundin ; pour leur sécurité, ils ont été accompagnés dans tous leurs déplacements par les forces soudanaises. Il est évident que, tant elles que Lundin, leur auront fait éviter les villages brûlés. Ce voyage ne prouve rien quant à la réalité des exactions qui n’était pas le but du voyage, avait reconnu le diplomate néerlandais rédacteur du rapport. En semblant incertain de l’existence des déplacements et de la réalité d’une politique de terre brûlée, le Ministre met-il en doute les rapports du gouvernement canadien, des Rapporteurs Spéciaux des Nations-Unies et ceux, nombreux, émanant de la société civile?
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Passant aux problèmes économiques, le Ministre affirme qu’« aucune entreprise européenne n’est présente ».
Or si dans cette affaire les sociétés françaises ont les mains propres, les sociétés européennes abondent. Pour ne citer que les contrats les plus importants, les pétroliers suédois Lundin et autrichien OMV font partie d’un des consortium qui exploitent le pétrole au Soudan. La Grande-Bretagne vend de nombreux équipements : Rolls-Royce fournit des moteurs pour les générateurs et les stations de pompage ainsi qu’un soutien opérationnel et d’entretien pour l’oléoduc ; les pompes Weir fournissent les stations de pompage ; Angus Fire l’équipement de lutte contre le feu ; deux sociétés britanniques de sécurité, Rapport et Sterling Security travaillent pour les sociétés étrangères dans les champs pétrolifères. On trouve des sous-traitants italiens...
A l’égard d’autres parlementaires, le Ministre est moins catégorique « ... les chefs de mission de l’Union Européenne en poste à Khartoum, dont aucun pays n’est membre du consortium exploitant les champs pétrolifères... ». L’Angleterre et l’Italie ont des sociétés qui travaillent dans le domaine pétrolier sans faire partie d’un consortium. L’Autriche et la Suède qui font partie d’un consortium pétrolier n’ont pas de représentation diplomatique au Soudan. La phrase, sans être inexacte, laisse une impression fausse.
Ailleurs, le Ministre parle de mise en exploitation, été 1999, par un « consortium soudano-sino-malaisien ». Ce consortium comprend aussi le canadien Talisman.

Que déduit le lecteur des profondes erreurs, des non-dit qui entachent ces réponses? Des malheurs de la guerre, certes, mais modérés: peut-être seulement un ½ million de morts en vingt ans. En zone pétrolière des exactions dues à l’attaque de la région par le mouvement de libération, commises par tous les bellligérants appartenant à des milices sudistes anti ou pro gouvernementales. Donc si les Sudistes ont des malheurs ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes. D’ailleurs, ces malheurs existent-ils? Nos diplomates n’ont rien vu. Mais s’ils existent, les Européens et les Occidentaux en général ne sont en rien responsables puisque leurs sociétés ne sont pas impliquées dans l’exploitation pétrolière 

...d’où une politique très inquiétante
Cette méconnaissance du dossier a conduit la France et l’Union à une politique très inquiétante.
Nos Parlementaires s’informent de ce que la politique française fait pour la paix. Monsieur Védrine parle de soutien au processus de paix de l’IGAD, ce dont nous nous réjouissons. Il mentionne la coordination de cette instance avec l’initiative égypto-libyenne, ce dont nous nous réjouissons également à condition que l’on n’oublie pas les aspects principaux de la Déclaration de l’IGAD concernant la laïcité et un référendum d’autodétermination. Il parle enfin d’un cessez-le-feu global indispensable à la conclusion d’une paix durable. C’est ce que dit Khartoum qui refuse d’y inclure l’arrêt de l’exploitation pétrolière demandé par l’ALPS. Le gouvernement soudanais vivrait volontiers des décennies sans faire ni la guerre ni la paix tout en exploitant le pétrole et dépensant l’argent qu’il rapporte. La France défend-elle ce point de vue?
D’autres développements ne sont pas indiqués dans la réponse du Ministre. La France semble vouloir faire entrer le Soudan arabophone et anglophone, dans la famille solidaire de la Francophonie. Au début de l’année, l’Union Européenne a repris son aide au Soudan ; de plus la France a accordé au Soudan une aide bilatérale au développement (lire infra Des chiffres et Un débat franco-français). 
Dans les jours qui suivirent, plusieurs très graves exactions eurent lieu dont le mitraillage à Bieh, d’une file de femmes et d’enfants qui attendaient une distribution de nourriture du PAM - en temps et lieu autorisés par Khartoum- 45 morts. Si le but de notre politique est la paix, les cadeaux préalables semblent peu efficaces, il faut au contraire aux belligérants encouragements et pressions. Quelles promesses pouvons-nous désormais offrir à Khartoum? Nous avons presque tout donné. De plus nos dons peuvent être utilisés, directement ou indirectement, à financer la guerre. Les enquêteurs des Etats-Unis venus à Khartoum étudier les fonds liés à Usama Ben Laden, en ont perdu la trace « dans le chaos qui entoure les finances officielles » soudanaises, a rapporté la presse américaine.
Pourquoi le Ministre ne parle-t-il pas aux parlementaires des aides données par la France et l’Union au gouvernement soudanais. Si notre gouvernement pensait que cette aide était une mesure en faveur de la paix, il aurait été heureux et fier de le leur dire.

Le non-dit est tout aussi troublant quand le Ministre ne répond pas à six parlementaires sur le point de savoir si, dans les circonstances actuelles, notre politique s’oppose au développement de l’industrie pétrolière au Sud-Soudan.

Bételgeuse
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