Nos parlementaires, alertés par notre coalition (VS mai 2001),
se sont inquiétés de la politique de terre brûlée
menée par le gouvernement soudanais en zone pétrolière
et du financement de la guerre par l’argent du pétrole. Ils ont
posé une question écrite à M. François Huwart,
Secrétaire d’Etat au Commerce Extérieur qui n’a pas cru devoir
répondre et treize à M.Hubert Védrine, Ministre des
Affaires Etrangères qui n’a adressé que huit réponses.
Elles nous ont beaucoup surpris.
Informations très erronées du Ministre
Le nombre de morts dues à la guerre depuis 1983 communiqué
par le Ministre, se situe entre 500000 et 2 millions. Or l’estimation la
plus basse fait état de 1 500 000 morts tandis que toutes les autres
sources situent leur nombre entre 1 900 000 et 4 000 000.
Le Ministre évalue, le nombre des personnes déplacées
et réfugiées à près de 4 millions alors que
toutes les sources donnent entre 4 et 6 millions pour les seuls déplacés.
A eux s’ajoutent plus d’un 1/2 million de réfugiés enregistrés
à l’UNHCR, et plusieurs millions de personnes enfuies à l’étranger
qui ne sont pas dans le comput des Nations-Unies.
Pour les exactions, soit elles semblent ne pas avoir d’auteur «
des exactions sont perpétrées », soit les belligérants
sont renvoyés dos à dos. « Les parties au conflit commettent
des exactions » dit M.Védrine. Il les décrit
« enlèvements de femmes et d’enfants, recrutements forcés,
détournement de l’aide, assassinats de civils, rançonnement
des populations etc. ».
Selon les Rapporteurs Spéciaux des Nations-Unies, les enlèvements
de femmes et d’enfants, c’est à dire, en termes moins pudiques,
les réductions en esclavage, comme désormais les enrôlements
forcés d’enfants, sont exclusivement le fait des milices gouvernementales
venues du Nord. Une autre série d’exactions est le monopole de l’armée
soudanaise, qui seule a avions et hélicoptères. En appuyant
les assauts de villages, ces engins signent le crime.
Pourtant le Ministre insiste, « les hostilités sont le
fait de milices sudistes ». Cela arrive. Ce n’est pas le cas général.
Les communiqués font état d’unités de l’armée.
La vidéo-cassette trouvée par l’ALPS sur un mort après
un combat proche de la zone d’exploitation qatari, montrait un missile
et la présence de l’armée soudanaise (VS août septembre
2001). L’artillerie entendue quasiment sans interruption par Safe Harbor
International Relief en mars 2002, n’appartient sûrement pas à
une milice. Les témoins survivants d’exactions parlent d’ armée
et de milice.
Le Ministre ajoute que les exactions sont liées à l’offensive
de l’Armée de Libération du Peuple Soudanais (ALPS). Ces
propos qui manquent de clarté, peuvent tromper. Or les sources concordent
:
- Avant 1999 les champs pétrolifères étaient protégés
par des milices pro-gouvernementales rivales chargées, chacune,
de l’ensemble du territoire. Elles se sont beaucoup battues entre elles
et ont commis beaucoup d’exactions.
- En 1999, le pétrole commence à couler et devient un
enjeu majeur :offensive ALPS. Il y eut beaucoup de déplacés,
les gens fuyant les zones de combat avec leurs troupeaux, donc sans avoir
été pillés. Rapidement le gouvernement mit en place
une politique de terre brûlée avec utilisation d’avions et
d’hélicoptères. Il semble que ce fut sa stratégie
de défense ou de vengeance.
Le Ministre ne s’en tient pas là, il laisse planer un doute sur
la réalité des exactions qu’il vient de décrire. Il
explique que les diplomates de l’Union Européenne se sont rendus
en zone pétrolière et qu’« ils n’ont pas constaté
d’exactions » ou « de politique d’éviction et de ségrégation
systématique », avec parfois un bémol, « dans
le contexte de leur visite » ou « il est probable [sic] que
la mise en exploitation a causé des déplacements »
ou des « débordements ».
Or la visite de deux jours et demi de nos diplomates était à
l’invitation de la société pétrolière suédoise
Lundin ; pour leur sécurité, ils ont été accompagnés
dans tous leurs déplacements par les forces soudanaises. Il est
évident que, tant elles que Lundin, leur auront fait éviter
les villages brûlés. Ce voyage ne prouve rien quant à
la réalité des exactions qui n’était pas le but du
voyage, avait reconnu le diplomate néerlandais rédacteur
du rapport. En semblant incertain de l’existence des déplacements
et de la réalité d’une politique de terre brûlée,
le Ministre met-il en doute les rapports du gouvernement canadien, des
Rapporteurs Spéciaux des Nations-Unies et ceux, nombreux, émanant
de la société civile?
.
Passant aux problèmes économiques, le Ministre affirme
qu’« aucune entreprise européenne n’est présente ».
Or si dans cette affaire les sociétés françaises
ont les mains propres, les sociétés européennes abondent.
Pour ne citer que les contrats les plus importants, les pétroliers
suédois Lundin et autrichien OMV font partie d’un des consortium
qui exploitent le pétrole au Soudan. La Grande-Bretagne vend de
nombreux équipements : Rolls-Royce fournit des moteurs pour les
générateurs et les stations de pompage ainsi qu’un soutien
opérationnel et d’entretien pour l’oléoduc ; les pompes Weir
fournissent les stations de pompage ; Angus Fire l’équipement de
lutte contre le feu ; deux sociétés britanniques de sécurité,
Rapport et Sterling Security travaillent pour les sociétés
étrangères dans les champs pétrolifères. On
trouve des sous-traitants italiens...
A l’égard d’autres parlementaires, le Ministre est moins catégorique
« ... les chefs de mission de l’Union Européenne en poste
à Khartoum, dont aucun pays n’est membre du consortium exploitant
les champs pétrolifères... ». L’Angleterre et l’Italie
ont des sociétés qui travaillent dans le domaine pétrolier
sans faire partie d’un consortium. L’Autriche et la Suède qui font
partie d’un consortium pétrolier n’ont pas de représentation
diplomatique au Soudan. La phrase, sans être inexacte, laisse une
impression fausse.
Ailleurs, le Ministre parle de mise en exploitation, été
1999, par un « consortium soudano-sino-malaisien ». Ce consortium
comprend aussi le canadien Talisman.
Que déduit le lecteur des profondes erreurs, des non-dit qui
entachent ces réponses? Des malheurs de la guerre, certes, mais
modérés: peut-être seulement un ½ million de
morts en vingt ans. En zone pétrolière des exactions dues
à l’attaque de la région par le mouvement de libération,
commises par tous les bellligérants appartenant à des milices
sudistes anti ou pro gouvernementales. Donc si les Sudistes ont des malheurs
ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes. D’ailleurs, ces
malheurs existent-ils? Nos diplomates n’ont rien vu. Mais s’ils existent,
les Européens et les Occidentaux en général ne sont
en rien responsables puisque leurs sociétés ne sont pas impliquées
dans l’exploitation pétrolière
...d’où une politique très inquiétante
Cette méconnaissance du dossier a conduit la France et l’Union
à une politique très inquiétante.
Nos Parlementaires s’informent de ce que la politique française
fait pour la paix. Monsieur Védrine parle de soutien au processus
de paix de l’IGAD, ce dont nous nous réjouissons. Il mentionne la
coordination de cette instance avec l’initiative égypto-libyenne,
ce dont nous nous réjouissons également à condition
que l’on n’oublie pas les aspects principaux de la Déclaration de
l’IGAD concernant la laïcité et un référendum
d’autodétermination. Il parle enfin d’un cessez-le-feu global indispensable
à la conclusion d’une paix durable. C’est ce que dit Khartoum qui
refuse d’y inclure l’arrêt de l’exploitation pétrolière
demandé par l’ALPS. Le gouvernement soudanais vivrait volontiers
des décennies sans faire ni la guerre ni la paix tout en exploitant
le pétrole et dépensant l’argent qu’il rapporte. La France
défend-elle ce point de vue?
D’autres développements ne sont pas indiqués dans la
réponse du Ministre. La France semble vouloir faire entrer le Soudan
arabophone et anglophone, dans la famille solidaire de la Francophonie.
Au début de l’année, l’Union Européenne a repris son
aide au Soudan ; de plus la France a accordé au Soudan une aide
bilatérale au développement (lire infra Des chiffres et Un
débat franco-français).
Dans les jours qui suivirent, plusieurs très graves exactions
eurent lieu dont le mitraillage à Bieh, d’une file de femmes et
d’enfants qui attendaient une distribution de nourriture du PAM - en temps
et lieu autorisés par Khartoum- 45 morts. Si le but de notre politique
est la paix, les cadeaux préalables semblent peu efficaces, il faut
au contraire aux belligérants encouragements et pressions. Quelles
promesses pouvons-nous désormais offrir à Khartoum? Nous
avons presque tout donné. De plus nos dons peuvent être utilisés,
directement ou indirectement, à financer la guerre. Les enquêteurs
des Etats-Unis venus à Khartoum étudier les fonds liés
à Usama Ben Laden, en ont perdu la trace « dans le chaos qui
entoure les finances officielles » soudanaises, a rapporté
la presse américaine.
Pourquoi le Ministre ne parle-t-il pas aux parlementaires des aides
données par la France et l’Union au gouvernement soudanais. Si notre
gouvernement pensait que cette aide était une mesure en faveur de
la paix, il aurait été heureux et fier de le leur dire.
Le non-dit est tout aussi troublant quand le Ministre ne répond
pas à six parlementaires sur le point de savoir si, dans les circonstances
actuelles, notre politique s’oppose au développement de l’industrie
pétrolière au Sud-Soudan.
Bételgeuse
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