Numéro 110 - janvier - février 2002

Opinion
VERS LA PAIX
International Crisis Group, Bruxelles*
Extrait du livre DIEU, PETROLE ET PAYS
 

Il n’y a jamais eu d’effort international soutenu multilatéral et de haut-niveau pour lancer un processus de paix viable pour le Soudan. La nomination par le Président Bush en septembre 2001 de l’ancien sénateur John Danforth comme envoyé spécial des Etats-Unis, peut être le présage d’un tel effort- qui reste à faire..

Un certain nombre d’éléments intérieurs et extérieurs convergent, créant un moment privilégié favorable à la solution du conflit du Soudan. Le régime désire sortir de son isolement international une fois pour toutes afin de profiter de sa nouvelle richesse pétrolière et devenir la puissance régionale qu’il pense pouvoir être ; les performances efficaces des insurgés sur le champ de bataille ont dégrisé le régime de Khartoum de l’idée qu’il pouvait facilement convertir les revenus du pétrole en victoire militaire décisive; l’intérêt croissant pour le Soudan de beaucoup de pays occidentaux pour des raisons concernant le pétrole et les droits de l’homme ; et par dessus tout le changement dans le paysage international créé par les attentats du 11 septembre et leurs suites.

Des initiatives de paix existantes, y compris celles de l’IGAD, des Egypto-Libyens, du Nigeria, de l’Erythrée, ainsi que les efforts faits par les Etats-Unis et l’Europe, reflètent les priorités en compétition. Elles n’ont pas été coordonnées et se sapent mutuellement. Aucune n’implique de négociations continues. Les parties en guerre ne croient tout simplement pas qu’aucune ait de chance de succès.
L’IGAD, l’initiative la plus ancienne, est présidée par le Kenya, avec la participation de l’Ouganda, l’Ethiopie, l’Erythrée. En 1994 elle fit une déclaration de principes, 7 propositions brèves qui ont formé la base des négociations suivantes. Elles envisagent un accord de paix structuré autour d’un Soudan démocratique et laïc et appellent au partage des richesses et ressources nationales. A défaut, elles soutiennent des négociations sur les modalités d’un référendum d’autodétermination pour le Sud. Le gouvernement, après avoir accepté la déclaration de Principes comme base de négociations, a fait machine arrière.
Des Etats européens et nord-américains appartiennent au forum des partenaires de l’IGAD ; ce forum est divisé sur la meilleure façon d’exercer des pressions. L’IGAD elle-même n’a pas travaillé sérieusement avec le forum, trop grand et sans une véritable direction qui lui permette d’exercer de l’influence tant sur le processus que sur les parties.
Les Etats-Unis ont aussi fait des efforts unilatéraux, ainsi l’essai manqué d’une session de l’IGAD à Washington en 2001. De plus les Etats-Unis ont promis d’aider l’Alliance Nationale Démocratique à se donner une capacité de négociation. La nomination de Danforth représente le plus haut niveau d’engagement en faveur de la paix au Soudan qu’une administration américain ait eu.
L’initiative conjointe égypto-libyenne fut lancée en 1999 largement pour couper l’herbe sous le pied au soutien que la déclaration de principes apporte à l’autodétermination. Son objectif minimum est de faire rentrer les partis du Nord dans le gouvernement pour modérer le Front National Islamique. L’ALPS ne soutiendra pas cette initiative si elle ne fait pas l’objet de changements majeurs. 

Les Soudanais affirment presque à l’unanimité que la contribution immédiate la plus utile que la communauté internationale pourrait faire à la paix, serait de s’occuper du schisme entre les diverses initiatives. L’opposition la plus intense dans le passé a été entre le Kenya et l’Egypte, quoique le sénateur Danforth ait obtenu quelques progrès. L’unanimité, concernant la nécessité d’un processus de paix unifié, secondé par des forces de pression internationale sérieuse, est totale.

Un forum unifié aurait besoin au minimum d’un nouveau secrétariat, de spécialistes en médiation et de ressources suffisantes pour organiser des rencontres face à face. L’équipe de médiation devrait comporter un négociateur principal, clairement identifié, qui ait suffisamment de poids et d’autorité pour rendre compte directement aux chefs d’Etat concernés. Etant donné l’intérêt de pays comme l’Arabie Saoudite, le Nigeria, l’Afrique du Sud, la Chine et la Malaisie, ainsi que celui de mandants institutionnels comme la Ligue Arabe et l’Organisation de l’Unité Africaine, une forme de statut d’observateur devrait être envisagée. L’accroissement des participants extérieurs devrait être accompagné de celui des Soudanais, pour inclure principalement l’Alliance Nationale Démocratique et le parti Umma. 
Tout accord de paix devrait comprendre des garanties extérieures, vraisemblablement une force vigoureuse de maintien de la paix ou d’observateurs avec des sanctions pré-définies que la communauté internationale appliquerait si l’accord était violé. Un accord devrait inclure un mécanisme transparent de partage des richesses qui permettrait aux deux parties de financer leur développement et leurs efforts de gouvernance.

L’expansion du développement pétrolier a compliqué la recherche de la paix, augmenté les enjeux de la guerre et apporté un engagement militaire accru des deux parties. Toute paix équitable demandera un partage des revenus du pétrole. Le gouvernement a un budget de la défense en augmentation rapide depuis 1999 ; ses relations se sont améliorées avec les pays désireux d’avoir des contrats pétroliers lucratifs. En dépit d’un fort soutien rhétorique en faveur du fondamentalisme religieux, le maintien de l’unité du pays et le contrôle des champs pétrolifères sont maintenant les objectifs prédominants du gouvernement soudanais. L’ALPS considère qu’il doit soit interrompre le contrôle du pétrole par le gouvernement en montant des attaques importantes contre les champs pétrolifères, soit perdre la guerre.
La Chine et la Malaisie sont les investisseurs étrangers qui ont le plus d’autorité avec 60% du consortium qui développe l’activité pétrolière. Le Soudan est un marché en augmentation pour les armes et d’autres biens industriels chinois. Le Soudan a besoin du crédit international, des armes et du marché pétrolier et de la protection au Conseil de Sécurité que la Chine apporte. Il a besoin des prêts relais de la Malaisie pour les demandes du service de la dette du Fonds Monétaire International. L’influence exercée par la Chine et la Malaisie implique qu’un véritable engagement de leur part en faveur du processus de paix serait extrêmement utile aussi bien que conforme à leurs propres intérêts stratégiques à long terme.

Compte-tenu de l’éloignement des positions des initiatives de paix régionales, une initiative extra-régionale avec une participation régionale intense, ou un partenariat entre les acteurs extra-régionaux et l’IGAD est le choix le plus prometteur. Les parties en guerre pressent les Etats-Unis d’envisager un tel rôle. Puisqu’une ouverture s’est faite vers une possibilité de paix au Soudan, le Président Bush doit envisager sérieusement de jouer un rôle plus direct dans la paix en coordination étroite avec les acteurs régionaux.

Les grands traits d’un accord de paix pourraient éventuellement inclure les compromis fondamentaux suivants:
- une constitution fédérale, ni basée sur la religion, ni appelée laïque, chaque entité régionale ou Etat ayant la capacité de préparer ses propres lois ;
- un fédéralisme asymétrique (avec un plus haut degré d’autonomie pour le Sud) pendant une période intérimaire, appuyée de garanties internationales crédibles, avec un accord des deux parties sur des points de référence qui, s’ils n’étaient respectés, déclencheraient un référendum d’autodétermination pour le Sud ;
- un mécanisme doté d’une surveillance internationale pour le partage des richesses qui assure que toutes les parties bénéficient de la mise en oeuvre. 

Une nouvelle initiative devra inclure un ordre du jour complet, la représentation de toutes les parties et des leaderships clé extérieurs à la région avec une implication sérieuse des nations de la région. Cet effort devra être réalisé autour d’une série de principes sur lesquels s’appuieront les négociations, dont tous les éléments soulignés par la déclaration de principes de l’IGAD, en particulier le droit à l’autodétermination, mais avec quelques changements concernant l’approche et le déroulement pour permettre un effort de négociation plus rationnel. La communauté internationale devra aussi développer un forum pour mettre en place des incitations et des pressions internationales, et la Norvège seraient l’idéal, le développement et la mise en oeuvre de la stratégie de paix avec un degré significatif d’intervention de voisins clé et d’autres Etats concernés comme la Chine, la Malaisie et le Canada. 

Sans effort diplomatique majeur pour effectuer des pressions multilatérales, la paix est improbable. Le consensus est nécessaire sur l’ensemble des incitations et des pressions. Cela demandera des conversations UE/USA intensives- dont le résultat serait que les Etats-Unis seraient plus ouverts aux stimulants et l’Union Européenne plus stricte sur l’application de la pression- suivies de consultations pour engager la Chine, la Malaisie et des pays importants de la Ligue Arabe et d’Afrique dans une stratégie plus large de défense de la paix.

Les donateurs pourraient préparer d’importantes mesures d’incitation, mais mettre en oeuvre ensemble des pressions sérieuses sera beaucoup plus difficile. Danforth, l’envoyé américain  a pu faire comprendre que sans progrès vers la paix, l’administration Bush ne pourra plus s’opposer aux demandes concernant les sanctions sur le marché américain des capitaux  et l’aide américaine à l’opposition soudanaise. Cependant si le Soudan continue à apporter une coopération significative au contre-terrorisme, certains membres de l’administration prêcheront l’accommodement et non la confrontation avec Khartoum.
D’autre pressions à l’encontre du gouvernement soudanais pourraient inclure le blocage de l’accès au FMI et à la Banque Mondiale, dont il a besoin pour l’aider à redresser une énorme dette, et un refus de candidature au sein de l’OMC. Tout soutien destiné à réduire les divisions inter-Sud et entre les communautés à la frontière Nord/Sud ajoutera à la pression exercée sur le gouvernement soudanais pour qu’il négocie, que ce soit un soutien aux pourparlers de paix à la base, aux négociations entre factions sudistes ou au fond de revenus pour la paix et l’unité du Sud Soudan dont on parle. Des efforts diplomatiques plus énergiques pourraient viser à réduire le flot d’armes que le gouvernement reçoit virtuellement sans entraves. La non-assistance aux partis politiques d’opposition, aux groupes de société civile, au renforcement de la capacité de défense civile des villages du Sud-Soudan est aussi un levier utile à l’égard du gouvernement. Toutefois une aide militaire directe à l’ALPS serait vraisemblablement trop petite pour affecter le rapport des forces et serait utilisée par le gouvernement pour demander plus d’argent et d’armes au monde musulman. Si la mission Danforth échoue et que la coopération contre-terroriste cesse, l’administration Bush pourrait ne plus s’opposer à armer l’opposition.
Les mesures d’incitation qui pourraient servir à persuader Khartoum d’accepter un accord, devraient essentiellement être déclenchées quand un accord général de paix sera atteint. Le retrait de l’opposition américaine au financement du club de Paris, des prêts du FMI et des crédits de la Banque Mondiale, mesures les plus importantes, devraient attendre le commencement de la mise en oeuvre d’un accord de paix. On peut aussi penser à la levée des sanctions américaines et à une assistance majeure à la reconstruction du pays tout entier.
Les pressions à l’égard de l’opposition pourraient comprendre la réduction des transferts d’armes en influant sur les fournisseurs régionaux. Les pays voisins et les autres pays africains qui fournissent des armes à l’ALPS et à l’AND ont un levier considérable. Dans les moments importants, il est crucial que les Etats-Unis et les alliés politiques de l’ALPS veuillent appliquer des pressions sérieuses sur le mouvement pour participer de façon constructive. Si l’ALPS devient l’obstacle à un accord de paix, son rôle dans le cadre de l’Opération Lifeline Sudan devrait être revues à la baisse et toute aide à l’édification des institutions arrêtée.
La promesse de soutien pour la mise en oeuvre d’une force de maintien de la paix ou d’observateurs, la surveillance des dispositions concernant le partage des richesses et un plan pour la reconstruction du Sud, seraient des encouragements majeurs pour les négociateurs du Sud.
...Il n’y aura pas de paix sans restauration de la démocratie et une politique contre-terroriste....Les droits de l’homme...

Traduction Vigilance Soudan

*Le groupe de crise international est une organisation privée multinationale qui cherche à renforcer  la capacité de la communauté internationale à anticiper, comprendre et agir pour prévenir et maîtriser les conflits. Son approche est basée sur la recherche de terrain. Le texte complet en anglais, 274 pages, est sur le site Internet <http://www.crisisweb.org/projects/showreport.cfm?reported=534>

VS:remarque que, selon les auteurs, la paix au Soudan exige que de nombreuses nations y déploient beaucoup d’énergie. Elle note aussi que l’Egypte est sous-entendue dans le projet comme puissance régionale, mais jamais mentionnée, probablement à cause de son opposition à l’autodétermination.
 
 

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