Numéro 110 - janvier - février 2002

Paris fait les yeux doux à Khartoum
 

La Lettre de l’Océan Indien 16 février 2002
De tous les pays européens qui ont renforcé leurs relations avec le Soudan ces derniers mois, l’approche française est la plus favorable aux autorités de Khartoum, très éloignée de l’attitude intransigeante des Etats-Unis. Le jour même où le Département d’état américain diffusait un communiqué virulent condamnant un bombardement de civils par l’armée soudanaise, Paris organisait, le 12 février, un débat politique feutré avec des diplomates soudanais. Il faisait suite à une demande soudanaise formulée lors de la visite à Khartoum, fin octobre 2001, du ministre de la coopération, Charles Josselin, qui a un faible pour les autorités soudanaises. La délégation soudanaise qui s’est rendue à Paris était conduite par le sous-secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, Mutrif Sidiq, qui avait dirigé la délégation de son gouvernement aux récentes négociations de paix en Suisse avec la Sudan People’s Liberation Army. L’objectif de la partie française, menée par le secrétaire général aux affaires politiques, Daniel Lequertier, était d’entendre le point de vue du Soudan sur les crises en Somalie, Centrafrique, Erythrée/Ethiopie, sur lesquelles Paris estime que Khartoum a un rôle à jouer. Pourtant, la confluence diplomatique de la France avec le Soudan va au-delà de cet échange d’opinions. Le site Internet de l’ambassade de France à Khartoum en donne un petit exemple lorsqu’il se réjouit du « dialogue politique nourri et constant » avec ce pays et fait l’éloge du « rôle décisif de la France pour la levée des sanctions de l’ONU contre le Soudan ». Il est vrai que l’ambssadeur français auprès des Nations Unies à New York, Jean-Bernard Lévitte, réclamait encore la levée de toute sanction envers Khartoum, le 9 septembre, deux jours avant les attentats d’Al Qaida, qui ont rappelé les anciennes affinités des dirigeants soudanais avec ce mouvement terroriste. Paris s’enorgueillit aussi de son « rôle moteur dans le dialogue renouvelé soudano-européen » visant à normaliser les relations de Khartoum avec l’Union européenne (UE). Le forcing français pour que l’UE décide, fin janvier, de reprendre l’aide financière au Soudan a néanmoins été perçu comme frisant, l’indécence par certains pays européens pourtant pas particulièrement hostiles au Soudan.

En fait, Paris n’est pas favorable à l’approche de l’envoyé spécial américain pour le Soudan, John Danforth. Empreint de pragmatisme, Danforth s’est fixé des objectifs limités (en gros l’instauration d’un cessez-le-feu), mais pour leur réalisation il est prêt à utiliser tout un arsenal de pressions y compris sur le gouvernement soudanais. Par contre, il renvoie à plus tard la solution des problèmes de fond (place de la sharia, système politique etc.). Paris est plus proche de l’initiative de paix égyptienne qui se veut une solution globale pour une réconciliation politique au Soudan, mais n’envisage pas la moindre pression à l’endroit du régime. La position idéologiquement intransigeante de Paris envers les belligérants du conflit soudanais s’enlise dans une pratique qui se résume à vouloir séduire Khartoum. Et ce, même si la diplomatie française n’a pas coupé les ponts avec l’opposition soudanaise (deux opposants, Pagan Amon et Yassir Arman ont été reçus à Paris, la semaine passée). Un ambassadeur français a même imaginé une alliance diplomatique avec Khartoum dans le but de contrer la politique américaine en Somalie.
Pour des raisons différentes, les deux grandes tendances du régime soudanais se félicitent de cette politique de la France qui vient d’inscrire le Soudan dans la liste des pays éligibles à l’aide française au développement (voir p. 4). L’aile dure du régime soudanais, conduite par Ali Osman Mohamed Taha, pense que Paris peut servir d’alternative à la politique du président Omar el Béchir, qui consiste à accepter de faire des concessions aux Etats-Unis, tandis que l’aile modérée de Ghazi Salah ed-Din (qui a appris le français tout seul avec une méthode Assimil) ne remet pas en cause ces concessions, mais voudrait que Paris l’aide à adoucir la sévérité américaine envers Khartoum.
 
 

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