| La contre-offensive médiatisée et virulente tant du gouvernement
soudanais que des pétroliers occidentaux contre notre coalition,
brouille quelque peu la réalité. Il est à noter que
la politique gouvernementale de terre brûlée que nous rapportons
s’appuie sur une quantité impressionnante de témoignages,
survivants, déserteurs des forces armées, haut fonctionnaire
ayant passé à l’opposition, alors que les affirmations contraires
n’en citent aucun.
Le gouvernement soudanais affirme qu’il ne commet pas d’exactions, que
les problèmes proviennent de combats entre les factions. Or, il
s’agit de combats entre gouvernementaux et anti-gouvernementaux. Il n’y
a quasiment plus de combats entre rebelles ni de rebelles attaquant les
civils en tout cas en zones pétrolières, grâce aux
remarquables réconciliations inter-tribales opérées
sous l’égide des Eglises catholique et protestante. Les groupes
armés sont essentiellement :
Gouvernementaux
. une milice de nomades arabes Baggara, venue du Nord, armée
par le gouvernement, (c’est elle qui a réduit femmes et enfants
en esclavage),
. la milice pro-gouvernementale de Paolino Matiep tirée de l’ethnie
locale Nuer. Elle est armée par le gouvernement. Les autorités
gouvernementales participent à l’enrôlement de force en son
sein de Nuer, y compris de ceux déplacés dans le Nord.
. l’armée soudanaise qui participe aux attaques de villages
au sol; ceci prouve que les attaques sont coordonnées entre armée
et milice. De plus l’armée est la seule à avoir les avions
et hélicoptères dont les victimes parlent.
Anti-gouvernementaux
. force Nuer de Peter Gadet
. force Dinka de George Athor (et de façon intermittente, d’autres
forces ALPS)
Inactifs
. forces de Pieter Paar Jiek et autres, inactives.
Le gouvernement soudanais dit aussi que les personnes qui doivent quitter
leur habitation sont compensées sans que jamais le nombre de gens
touchés par cette mesure ou le montant des compensations n’ait
été publié. Les enquêteurs1 qui ont étudié
ce problème, ont accompli leur mission sans autorisation gouvernementale
et ne se sont donc pas hasardés dans les villes de garnison et leurs
environs. A cette inconnue près, il est absolument évident
que l’immense majorité des gens n’a reçu en tant que compensation
que des exactions, et que la population du Sud-Soudan en général
n’a reçu aucun bénéfice de l’exploitation pétrolière.
Gerhart Baum, Rapporteur Spécial des Nations-Unies pour les Droits
de l’homme ayant écrit « qu’il n’y a pas de preuve concrète
que les revenus pétroliers soient dépensés pour le
développement du Sud, bien que 40% du budget national vienne du
pétrole », l’ambassadeur soudanais auprès des Nations-Unies
a répliqué que « la demande de preuves de Baum était
une atteinte à la souveraineté » de son pays.
Les contre-vérités émises par les sociétés
pétrolières occidentales font preuve d’une rare imagination.
Citons les principales.
Le Suédois Lundin dit n’avoir jamais vu d’exactions, mais reconnaît
avoir dû quitter sa concession pendant huit mois- époque à
laquelle les observateurs des Droits de l’homme ont appris qu’un grand
nombre de villages proches de ses puits avaient été rasés.
Le Canadien Talisman dit que sa présence lui permet d’évoquer
les Droits de l’homme avec le gouvernement soudanais. Autant qu’on le sache,
ce gouvernement lui a répondu qu’il lui fallait savoir s’il voulait
ou non être protégé. Depuis, personne n’a jamais vu
d’améliorations. Il dit aussi que la production de richesses est
positive. Sauf peut-être si ces revenus sont consacrés à
une guerre faite largement aux populations civiles. Il dit aussi qu’il
donne du travail à des Soudanais. Comme les gens de la région,
Nuer et Dinka, ne sont pas embauchés, (certains sont allés
en prison pour avoir demandé du travail, d’autres auraient même
été tués), ces opportunités d’emploi attirent
des populations venues du Nord et sont peut-être en voie de transformer
le massacre et le déplacement des populations locales en nettoyage
ethnique. Talisman laisse entendre que telle terre a toujours été
arabe alors qu’aucune partie du Haut-Nil Ouest n’a jamais été
arabe, que telle autre était un no-man’s land quand il l’a visitée.
Ignore-t-il encore que toute la région pétrolifère
était occupée par des peuples transhumants qui par définition
occupent successivement différents territoires au cours de l’année
et qu’il suffit de choisir son temps pour ne trouver personne. Depuis les
années trente un grand nombre d’études universitaires et
autres ont été consacrées aux peuples de la région
pour quiconque cherche à s’informer. Talisman se vante aussi de
l’ouverture à ses frais de services d’assistance, des témoignages
montrent que les Sudistes n’y ont pas accès, que ces services ne
font qu’attirer plus de gens du Nord. Il se vante également d’une
preuve de prospérité, l’augmentation des villes pétrolières;
cette augmentation doit beaucoup à ce que certains Sudistes qui
ont tout perdu s’y sont abrités; c’est le cas de Bentiu où
selon le PAM le taux de sous-alimentation est parmi les plus élevés
du Soudan. D’autre part Talisman reconnaît que les hélicoptères
militaires partent de ses pistes d’atterrissage mais selon lui, à
quatre exceptions près, à titre « défensif »;
il n indique pas comment il arrive à cette conclusion. Les témoignages
de nombreuses victimes prouvent que les hélicoptères qui
attaquaient leur village sont partis du terrain de Talisman.
Le pétrole du Sud-Soudan est devenu le facteur-clé de
la guerre. Selon l’ensemble des experts, le gouvernement soudanais utilise
les ressources qu’il procure à doubler ses dépenses militaires
($ 2 millions par jour). Ce gouvernement pense donc qu’il va gagner la
guerre et refuse tout compromis. Aussi ne peut-on que se réjouir
que le prix du brut ait tant baissé.
Bételgeuse
1 Cet article doit beaucoup au « Report of an
investigation in Western Upper Nile... » de Mrs Gagnon et Mr
Ryle, et aussi au discours que le Président de Talisman, Jim Buckee
a fait à Londres à Chatham House, le 21 octobre.
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