Numéro 107-108 - octobre - novembre 2001

A BEAU MENTIR QUI VIENT DE LOIN
 

La contre-offensive médiatisée et virulente tant du gouvernement soudanais que des pétroliers occidentaux contre notre coalition, brouille quelque peu la réalité. Il est à noter que la politique gouvernementale de terre brûlée que nous rapportons s’appuie sur une quantité impressionnante de témoignages, survivants, déserteurs des forces armées, haut fonctionnaire ayant passé à l’opposition, alors que les affirmations contraires n’en citent aucun.

Le gouvernement soudanais affirme qu’il ne commet pas d’exactions, que les problèmes proviennent de combats entre les factions. Or, il s’agit de combats entre gouvernementaux et anti-gouvernementaux. Il n’y a quasiment plus de combats entre rebelles ni de rebelles attaquant les civils en tout cas en zones pétrolières, grâce aux remarquables réconciliations inter-tribales opérées sous l’égide des Eglises catholique et protestante. Les groupes armés sont essentiellement :
Gouvernementaux
. une milice de nomades arabes Baggara, venue du Nord, armée par le gouvernement, (c’est elle qui a réduit femmes et enfants en esclavage), 
. la milice pro-gouvernementale de Paolino Matiep tirée de l’ethnie locale Nuer. Elle est armée par le gouvernement. Les autorités gouvernementales participent à l’enrôlement de force en son sein de Nuer, y compris de ceux déplacés dans le Nord.
. l’armée soudanaise qui participe aux attaques de villages au sol; ceci prouve que les attaques sont coordonnées entre armée et milice. De plus l’armée est la seule à avoir les avions et hélicoptères dont les victimes parlent.
Anti-gouvernementaux 
. force Nuer de Peter Gadet 
. force Dinka de George Athor (et de façon intermittente, d’autres forces ALPS)
Inactifs
. forces de Pieter Paar Jiek et autres, inactives.

Le gouvernement soudanais dit aussi que les personnes qui doivent quitter leur habitation sont compensées sans que jamais le nombre de gens touchés par cette mesure ou  le montant des compensations n’ait été publié. Les enquêteurs1 qui ont étudié ce problème, ont accompli leur mission sans autorisation gouvernementale et ne se sont donc pas hasardés dans les villes de garnison et leurs environs. A cette inconnue près, il est absolument évident que l’immense majorité des gens n’a reçu en tant que compensation que des exactions, et que la population du Sud-Soudan en général n’a reçu aucun bénéfice de l’exploitation pétrolière. Gerhart Baum, Rapporteur Spécial des Nations-Unies pour les Droits de l’homme ayant écrit « qu’il n’y a pas de preuve concrète que les revenus pétroliers soient dépensés pour le développement du Sud, bien que 40% du budget national vienne du pétrole », l’ambassadeur soudanais auprès des Nations-Unies a répliqué que « la demande de preuves de Baum était une atteinte à la souveraineté » de son pays.

Les contre-vérités émises par les sociétés pétrolières occidentales font preuve d’une rare imagination. Citons les principales.
Le Suédois Lundin dit n’avoir jamais vu d’exactions, mais reconnaît avoir dû quitter sa concession pendant huit mois- époque à laquelle les observateurs des Droits de l’homme ont appris qu’un grand nombre de villages proches de ses puits avaient été rasés.
Le Canadien Talisman dit que sa présence lui permet d’évoquer les Droits de l’homme avec le gouvernement soudanais. Autant qu’on le sache, ce gouvernement lui a répondu qu’il lui fallait savoir s’il voulait ou non être protégé. Depuis, personne n’a jamais vu d’améliorations. Il dit aussi que la production de richesses est positive. Sauf peut-être si ces revenus sont consacrés à une guerre faite largement aux populations civiles. Il dit aussi qu’il donne du travail à des Soudanais. Comme les gens de la région, Nuer et Dinka, ne sont pas embauchés, (certains sont allés en prison pour avoir demandé du travail, d’autres auraient même été tués), ces opportunités d’emploi attirent des populations venues du Nord et sont peut-être en voie de transformer le massacre et le déplacement des populations locales en nettoyage ethnique.  Talisman laisse entendre que telle terre a toujours été arabe alors qu’aucune partie du Haut-Nil Ouest n’a jamais été arabe, que telle autre était un no-man’s land quand il l’a visitée. Ignore-t-il encore que toute la région pétrolifère était occupée par des peuples transhumants qui par définition occupent successivement différents territoires au cours de l’année et qu’il suffit de choisir son temps pour ne trouver personne. Depuis les années trente un grand nombre d’études universitaires et autres ont été consacrées aux peuples de la région pour quiconque cherche à s’informer. Talisman se vante aussi de l’ouverture à ses frais de services d’assistance, des témoignages montrent que les Sudistes n’y ont pas accès, que ces services ne font qu’attirer plus de gens du Nord. Il se vante également d’une preuve de prospérité, l’augmentation des villes pétrolières; cette augmentation doit beaucoup à ce que certains Sudistes qui ont tout perdu s’y sont abrités; c’est le cas de Bentiu où selon le PAM le taux de sous-alimentation est parmi les plus élevés du Soudan. D’autre part Talisman reconnaît que les hélicoptères militaires partent de ses pistes d’atterrissage mais selon lui, à quatre exceptions près, à titre « défensif »; il n indique pas comment il arrive à cette conclusion. Les témoignages de nombreuses victimes prouvent que les hélicoptères qui attaquaient leur village sont partis du terrain de Talisman. 

Le pétrole du Sud-Soudan est devenu le facteur-clé de la guerre. Selon l’ensemble des experts, le gouvernement soudanais utilise les ressources qu’il procure à doubler ses dépenses militaires ($ 2 millions par jour). Ce gouvernement pense donc qu’il va gagner la guerre et refuse tout compromis. Aussi ne peut-on que se réjouir que le prix du brut ait tant baissé.

Bételgeuse

1 Cet article doit beaucoup au « Report of an investigation in Western Upper Nile... »  de Mrs Gagnon et Mr  Ryle, et aussi au discours que le Président de Talisman, Jim Buckee a fait à Londres à Chatham House, le 21 octobre.
 

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