Numéro 105-106 - août - septembre 2001

PAIX :De qui se moque-t-on?
 

Le dialogue interdit
La nouvelle initiative de paix égypto-libyenne en juin, ajoutait la création d’un gouvernement provisoire de coalition -une demande du Mouvement/Armée de Libération du Peuple Soudanais (M/ALPS) pour la période intérimaire- à ses anciennes propositions, cessez-le feu, conférence de paix, installation du multipartisme, nouvelles élections, modification de la constitution. Des principes de base de l’IGAD, laïcité de l’Etat et autodétermination du Sud, point. Les Egyptiens auraient expliqué qu’il fallait contourner ces problèmes et en discuter plus tard, lors de la conférence de paix ou de la conférence constitutionnelle. Tout le monde semblait avoir accepté l’invitation et fin juillet la conférence était annoncée pour « les prochains jours ». Le Congrès National, le parti du Président Béchir, s’était même dit prêt à quitter le pouvoir s’il était battu lors d’élections démocratiques. C’était admettre que les consultations de décembre 2000 ne l’avaient pas été, et paraissait prometteur.

Las! Le premier à ouvrir le feu fut peut-être le Président de la République, Béchir. Après avoir accepté l’initiative égypto-libyenne et déclaré que son gouvernement ne s’opposerait pas à de nouvelles élections en cas d’accord, il ajouta lors d’une série de meetings que le Soudan garderait un système islamique, qu’il était illusoire de croire que la paix passerait par un changement d’orientation du régime actuel dont il refuse le démantèlement, qu’« un accord politique doit précéder la formation d’un gouvernement de transition » (ce que ne prévoit pas le plan de paix égypto-libyen). Et aux recrues de l’armée « l’acceptation de l’initiative égypto-libyenne qui appelle à un gouvernement intérimaire et à la révision de la constitution voudrait dire ce à quoi [il est] opposé, la séparation de l’Etat et de la religion ». Et ailleurs: « [Son] gouvernement accueille la paix sans payer le prix de la laïcité ou du démantèlement du pays ». 
Finalement Béchir veut bien de nouvelles élections « organisées » de telle sorte qu’il reste au pouvoir, mais, dans le contexte de l’offensive ALPS, il ne semble intéressé que par un cessez -le-feu global et immédiat  qui, selon lui, devrait précéder la conférence.
Le bruit public à Khartoum veut que ce durcissement soit dû à l’influence du vice-président Ali Osman Mohammed Taha qui refuse le plus petit compromis; son analyse politique coudrait que le Congrès National puisse maintenir sa domination malgré l’opposition des islamistes partisans de Tourabi.

Pendant ce temps, Garang chef du M/ALPS, critiqué publiquement pour avoir accepté l’initiative égypto-libyenne sans avoir exigé le droit à l’auto-détermination, a déclaré que l’ALPS n’accepterait aucun plan qui n’inclurait pas la laïcité de l’Etat, l’auto-détermination du Sud, une constitution et un gouvernement intérimaire, l’unification des initiatives de paix égypto-libyenne/IGAD. Le Président de l’Alliance Nationale Démocratique (AND) dont le MLPS fait partie, Osman el Mirghani, ménage la chèvre et le chou.
Sadek el-Mahdi, dans l’opposition sans faire partie de l’AND, presse Egyptiens et Libyens d’accorder au Sud le droit à l’autodétermination. Khadafi affirme que les Etats africains sont opposés à cette idée qui amènerait à terme des troubles dans toute l’Afrique et un redécoupage de toutes les frontières.

Plus significative encore, une grande agitation règne chez les Sudistes plus ou moins ralliés. Des responsables sudistes, membres du Congrès National, alliés du gouvernement, qui avaient signé avec lui le soi-disant accord de paix de 1997, ont rappelé à ce même gouvernement les engagements qu’il avait pris alors. L’unité du Soudan devait être volontaire et décidée à l’issue d’un référendum, l’application de la charia limitée au Nord et les richesses partagées. Le chef de l’Eglise Luthérienne Evangélique du Soudan a demandé la paix, et l’égalité entre les confessions au Soudan lors d’une conférence où plusieurs membres sudistes du gouvernement étaient présents; les invités étrangers n’avaient pas eu leur visa à temps. Le parti du Front Uni du Salut Démocratique, dont l’ancien chef, Riak Machar, a rejoint l’ALPS, a écarté trois de ses dirigeants, dont deux ministres et un membre du parlement, qu’il juge trop proches de la ligne gouvernementale.

D’autre part, réunis à Nairobi, les évêques catholiques et épiscopaliens du Nord et du Sud-Soudan qui évaluent désormais le nombre des morts dues à la guerre à trois millions, celui des personnes déplacées à six millions, celui des réfugiés à plusieurs millions, ont appelé le gouvernement, le MLPS et l’AND à la fin immédiate des hostilités, et à une paix juste et durable. Elle exige, pour eux, non seulement la laïcité et le droit à l’autodétermination, mais encore l’arrêt de l’exploitation pétrolière qui alimente la guerre et cause des souffrances, le respect des droits de l’homme pour tous les citoyens, la réconciliation et le pardon Nord-Sud, Sud-Sud, Nord-Nord, l’engagement constructif de la société civile et des communautés religieuses, la coopération internationale. C’est montrer comme obstacle à la paix la loi non écrite qui interdit aux musulmans le dialogue avec les « infidèles ». Cet appel auquel ont participé les évêques des régions contrôlées par le gouvernement, causerait beaucoup de consternation à Khartoum, qui se demande qui est « derrière ».

On ignorait le 11 septembre les instructions données par les Etats-Unis à leur Monsieur Paix au Soudan, un ancien sénateur républicain, le pasteur épiscopalien John Danforth. L’on ne saurait présumer aujourd’hui de la future politique américaine.
 

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